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Ce qui rend addictive l’écriture de James Ellroy

Par : Lionel Tran

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Densité. Rapidité. Efficacité. Précision. Pragmatisme.

Les images qui viennent immédiatement pour définir l’écriture de James Ellroy sont elles justes ?  Penchons nous sur les procédés techniques utilisés par l’auteur du Dahlia Noir, du Grand nulle part ou d’American Tabloïd

Brève analyse de Perfidia (Rivages/Thriller 2015.)

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POINTS DE VUE MULTIPLES
Se déroulant sur 3 semaines, du début à la fin décembre 1941 (date de Pearl Harbour et de l’entrée en guerre des Etats Unis) Perfidia reprend le dispositif narratif utilisé par James Ellroy dans son premier quatuor de Los Angeles (Le Dahlia Noir, Le Grand Nulle Part, L.A. Confidential et White Jazz), ainsi que dans sa trilogie American Tabloïd, American Death Trip et Underworld USA. L’histoire est racontée en utilisant le point de vue multiple à la troisième personne.

C’est-à-dire que l’auteur nous fait vivre le récit du point de vue de plusieurs personnages, chacun de ces points de vue étant écrits à la troisième personne du singulier (« il », « elle »).

Le fait d’opter pour le point de vue multiple densifie pour le lecteur la perception de ce qui se joue dans le récit. Nous découvrons, vivons et comprenons l’histoire du point de vue de 4 personnages. En l’occurrence du point de vue de Hideo Ashida (un jeune policier à l’esprit scientifique d’origine japonaise), du point de vue de Kay Lake (jeune intrigante fascinée par le monde policier), du point de vue de William H. Parker (futur chef de la police de Los Angeles), du point de vue de Dudley Smith (un officier à la carrière prometteuse).

« (…) Ashida ne bronche pas. Une voiture de police tourne au coin de la rue et s’arrête en dérapage à quelques centimètres du bidule photographique. Ashida est tout près du véhicule. Il en reconnaît les occupants : Buzz Meeks et Lee Blanchard. » (p.28)

« (…) Parker remonte dans sa voiture et active les feux d’avertissement et la sirène. Sur le trottoir, des gamins poussent des cris. Il accélère à fond et se glisse dans l’ouverture. Il arrive au commissariat de Wilshire Boulevard à 13 h 16. Il se gare et monte l’escalier en courant. De jeunes flics restent bouche bée en voyant un capitaine pousser un sprint. » (p.52)

« (…) Dudley regarde sa montre. Il est 14 h 54. Le départ de l’avant dernière course est à 15 h. La plupart de habitués quittent le champ de course avant la dernière. (…) Dudley fume. Ses pensées vagabondent. » (p.62-63)

Chacun de ces personnages à ses enjeux, ses obstacles internes et externes propres, et entre en relation à un moment donné avec les autres afin de tenter de tirer son épingle du jeu dans un univers narratif en mutation.

A ces points de vue multiples l’auteur ajoute des extraits de chansons, des extraits d’articles de journaux. Ce dispositif crée une impression d’urgence et de réalité, ancrant les personnages dans un univers narratif historique.

Cette technique (points de vue multiple + extraits de documents) a été utilisée pour la première fois au début des années 1930 par l’auteur américain John Dos Passos dans sa trilogie U.S.A (Le 42ème parrallèle, 1919 et La grosse galette). Comme Dos Passos, Ellroy mêle également au point de vue de personnages fictifs, les biographies de personnages historiques réels (dans Perfidia la star de cinéma Bette Davis,  le compositeur Leonard Bernstein, la famille Kennedy…)

Le récit est un canevas où les fils narratifs des protagonistes (les personnages qui vivent l’histoire en agissant) s’entrecroisent avec les transformations en cours de l’univers narratif (l’élan patriotique qui suit l’attaque de Pearl Harbour, l’internement des japonais en camps de prisonniers, l’entrée en guerre des USA).

POINT DE VUE A LA TROISIEME PERSONNE & POINT DE VUE A LA PREMIERE PERSONNE
Dans Perfidia, Ellroy s’accorde d’ailleurs une entorse à la règle. Le lecteur vit le récit à travers plusieurs points de vue masculins à la troisième personne, mais le point de vue féminin, celui de Kay Lake, est écrit à la première personne du singulier. Le point de vue à la première personne du singulier à un effet plus immersif. Avec le « je », le lecteur se connecte directement aux perceptions du protagoniste, comme avec une caméra subjective (l’action étant montrée par celui qui la vit).

Mêler point de vue à la troisième personne et point de vue à la première personne peut être risqué. Le lecteur basculant d’un registre d’écriture à un autre peut sortir du récit, dont il percevra les procédés d’écriture en cours de lecture.

Pour ne pas prendre ce risque, Ellroy utilise le procédé du journal intime. Les passages au « je » de Kay Lake sont écrits de sa main. Mais l’astuce reste artificielle. Il ne s’agit pas vraiment, en fait, d’un journal intime, qui n’en porte que l’intitulé. Les passages de ces personnages sont avant tout écrits à la première personne, et nous donnent accès à ce que vit Kay Lake durant l’action, et non à une reconstitution de son expérience, à laquelle pourrait s’ajouter son analyse rétrospective.

Point de vue de Kay Lake , à la première personne : « (…) J’ai commencé à écrire ce journal intime sur un coup de tête. Une scène extraordinaire s’est déroulée sous mes yeux alors que je me trouvais sur la terrasse de ma chambre. Je faisais un croquis de la vue qu’offre le balcon sur la partie sud de la ville lorsque j’ai entendu le grondement des véhicules qui descendaient le Strip. Aussitôt je me suis levé pour noter précisément l’heure et la date » (p.40-41)

POINT DE VUE OBJECTIF
Certains auteurs, comme l’auteur de polars Dashiell Hammet (Le Faucon Maltais, 1929), ou Steinbeck (Des souris et des hommes, 1937) ont crée une variante du point de vue à la troisième personne : le point de vue objectif.

Le point de vue objectif donne à voir les actions, les gestes, les expressions des personnages, et d’entendre leurs paroles, mais pas d’accéder à leurs pensées. L’effet sur le lecteur est particulièrement efficace : nous avons l’impression d’être au milieu de la scène, de l’entendre et de la comprendre en observant ce qui se déroule devant nous. Ce point de vue est aussi qualifié de « point de vue journalistique » ou « cinématographique ». Le point de vue objectif est considéré par les auteurs comme le point de vue le plus difficile à maîtriser techniquement.

La façon dont Ellroy gère le point de vue à la troisième personne dans Perfidia, ainsi que dans ses autres romans mentionnés plus haut est très singulière. L’auteur nous donne essentiellement à voir les actions de ses protagonistes, comme dans le point de vue objectif.

Nous sommes, en tant qu’observateurs, au cœur de la scène, nous voyons les personnages agir, sans que leur subjectivité semble apparaitre. L’écriture est concrète, pragmatique. Le style s’appuie sur des verbes d’action précis, des adverbes concrets. L’auteur évite les adjectifs au maximum.

Les extraits choisis plus haut pour les trois points de vue masculins le montrent clairement. Regardons en détail un nouvel extrait.

Point de vue d’Hideo Ashida, à la troisième personne : « (…) Ashida passe derrière le comptoir./ Il examine la caisse enregistreuse, les barres chocolatées, les cartes de Noël sur leur présentoir./ Il tape sur le clavier une vente d’un dollar. /Le tiroir caisse s’ouvre. Les cases sont remplies de billets de banque, d’un à vingt dollars» (p.30)

Ellroy utilise le présent, des phrases courtes, des verbes d’action précis, aucun adjectif. L’effet, proche de l’écriture blanche, est direct et crée le sentiment que l’action se déroule en directe devant nous.

UNE DESCRIPTION PRAGMATIQUE DE L’INTÉRIORITÉ
Une analyse plus poussée montre qu’Ellroy ne s’interdit pourtant pas l’accès aux pensées de ses protagonistes. Mais, et c’est peut-être là sa spécificité, la façon dont il traite l’intériorité de ses personnages est avant tout …pragmatique.

Ellroy ne fait pas contraster la subjectivité des protagonistes avec leurs actions. Les pensées des personnages auxquelles nous accédons ne nous donnent pas à un accès direct à leurs sentiments. Les protagonistes de Perfidia sont des êtres rationnels, calculateurs et efficaces. La manière dont ils pensent, et dont leurs pensées apparaissent au cœur de l’action, est écrite de la même façon que leurs actes sont donnés à voir. Les phrases sont courtes, sans adjectifs, s’articulant avec des verbes d’action fort et des adverbes efficaces. Ces pensées sont précises, factuelles, d’une logique instantanée.

Reprenons l’extrait précédent et observons comment James Ellroy met en scène la pensée d’Ashida et la combine avec l’action :

« (…) Ashida passe derrière le comptoir du drugstore. Il examine la caisse enregistreuse, les barres chocolatées, les cartes de Noël sur leur présentoir. Il tape sur le clavier une vente d’un dollar. Le tiroir- caisse s’ouvre. Les cases sont remplies de billets de banque, d’un à vingt dollars.
Ashida repasse de l’autre côté du comptoir et parcourt la première travée.
Au sol : pas de douille éjectée par l’arme du braqueur.
Au plafond : l’orifice résultant de l’impact. Juste au-dessous, des fibres métalliques sur le plancher – des bribes de laine d’acier arra­chées par la balle au passage.
Ashida s’agenouille et les examine. Les bords ont brûle sous la chaleur dissipée par la bouche du canon. Les bribes de lame d’acier retombent de ses mains en virevoltant sur elles-mêmes. »
 (p.30-31)

« (…) L’instinct parle.
Le braqueur avait davantage besoin de drogue que d’argent liquide. Le vol des portefeuilles est secondaire. Il a été commis pour détourner l’attention de son vrai mobile.
Anomalie :
Pourquoi voler un seul flacon de phénobarbital ? Ce geste ne cadre pas avec l’archétype du voleur en manque de drogue.
Donc : deux solutions.
Soit le braqueur l’a ramassée, soit il a utilisé un revolver.» (p.30-31)

« (…) (ACTION) Ashida passe derrière le comptoir du drugstore. Il examine la caisse enregistreuse, les barres chocolatées, les cartes de Noël sur leur présentoir. Il tape sur le clavier une vente d’un dollar. Le tiroir- caisse s’ouvre. Les cases sont remplies de billets de banque, d’un à vingt dollars.
(PENSÉE) L’instinct parle.
Le braqueur avait davantage besoin de drogue que d’argent liquide. Le vol des portefeuilles est secondaire. Il a été commis pour détourner l’attention de son vrai mobile.
Anomalie :
Pourquoi voler un seul flacon de phénobarbital ? Ce geste ne cadre pas avec l’archétype du voleur en manque de drogue.
Ashida repasse de l’autre côté du comptoir et parcourt la première travée.
Au sol : pas de douille éjectée par l’arme du braqueur.
Donc : deux solutions. Soit le braqueur l’a ramassée, soit il a utilisé un revolver.
Au plafond : l’orifice résultant de l’impact. Juste au-dessous, des fibres métalliques sur le plancher – des bribes de laine d’acier arra­chées par la balle au passage.
Ashida s’agenouille et les examine. Les bords ont brûle sous la chaleur dissipée par la bouche du canon. Les bribes de lame d’acier retombent de ses mains en virevoltant sur elles-mêmes.
 
» (p.30-31)

Action, description et pensée s’entremêlent, en étant traitées formellement de la même manière. Elles sont quasiment indissociables. Et l’effet produit renforce l’impression d’immédiateté et de réel pour le lecteur.

James Ellroy réussit le paradoxe d’écrire avec un point de vue objectif, dont il transgresse la règle principale : ne pas donner au lecteur l’accès aux pensées de ses protagonistes. Mais, en écrivant l’intériorité de ses personnages de la même façon qu’il décrit leurs actes, il renforce l’impression d’urgence et d’implacabilité de son récit.

C’est dans cette transgression que réside probablement la force de son écriture.

Pour en savoir plus : entretien avec James Ellroy à propos de Perfidia (Télérama 05.05.2015)
Vidéo (anglais non sous titré) : James Ellroy introduces Perfidia at University Book Store – Seattle

 

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