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Comment les anglo-saxons se forment-ils à la narration littéraire ?

Par : Les Artisans de la Fiction

« On apprend la narration bien avant l’université »

En Angleterre ou aux États Unis la narration littéraire est enseignée aux élèves en même temps que le langage et la grammaire, dès l’école primaire. Cet enseignement est dispensé à tout le monde, et pas seulement aux futurs romanciers et scénaristes.
Greg Murray est américain, il a enseigné les techniques de la narration littéraire en tant que professeur d’anglais dans plusieurs lycées américains, à la fois dans des zones défavorisées et dans des zones plus privilégiées.  Greg Murray se consacre actuellement à l’écriture d’un roman qui confronte ces deux univers, et il travaille également sur un recueil de nouvelles.
Il répond à nos questions concernant l’enseignement de la narration au lycée, et il interroge les formateurs des Artisans de la Fiction sur l’enseignement de la littérature dans les lycées français.


Les Artisans de la Fiction : En France, lorsqu’un enfant dit qu’il veut devenir écrivain, on considère ça comme un rêve impossible, un peu comme s’il disait qu’il voudrait devenir astronaute. Est-ce qu’aux États-Unis, lorsqu’un enfant dit qu’il veut devenir écrivain il est pris au sérieux ?
Greg Murray : Tout d’abord, ce n’est pas si commun que ça aux États-Unis. À cet âge-là en tout cas. Ça apparait plus tard, lorsque l’individu est assez grand pour prendre conscience d’à quel point il aime les livres. Là, il sait et se dit qu’il veut étudier ça.

Quels sont les types d’apprentissages pour cet adolescent qui voudrait devenir romancier ?
Certaines universités ont des spécialisations en littérature et souvent les facs importantes ont des magazines littéraires qui sont faits à l’intérieur de l’établissement, qui offrent des possibilités d’apprentissage.

Que trouve-t-on dans ces magazines littéraires ?
On y trouve de la poésie, des nouvelles, des chroniques de livres, etc. La majeure partie du contenu est fait par des étudiants, mais c’est ouvert aux personnes de l’extérieur aussi.

Dans les MFA (Masters of Fine Arts) de créative writing qu’est-ce qui est enseigné exactement ? Est-ce qu’il y a une pratique d’écriture ou plutôt des analyses de romans ou de nouvelles ?
Il y a de l’analyse de certaines périodes historiques. Par exemple, La Renaissance, ce qui rend plus spécifique la poésie de telle période, etc.
J’étais en sociologie, je n’ai pas suivi d’option en anglais, mais je sais que ceux qui y étaient, écrivaient. J’ai connu des personnes dont la thèse est devenue la base pour construire un roman, ou quelqu’un qui avait écrit une pièce de théâtre, et qui est devenu le scénario d’un film.
Et dans les clubs d’élèves, les étudiants se rassemblent pour écrire ensemble. Ces productions peuvent aussi rapporter des points dans les notes.

Guide d’exercices de creative writing pour collégiens et lycéens.


Pour revenir aux bases de l’apprentissage de la narration, est-ce qu’il existe des clubs d’écriture pour les enfants aux États Unis ?
Ça dépend de quelle école vous êtes. Parfois, il y a déjà un club qui existe, parfois on peut créer un club en tant qu’élève, il suffit juste d’avoir l’accord de son prof. Parfois le prof accompagne le projet, parfois il laisse l’élève beaucoup plus libre.

Est-ce que dans les cours d’anglais, au lycée, collège, ou même primaire, on enseigne déjà des bases de narration ?
Oui, on apprend la narration bien avant l’université : l’intrigue, la structure narrative, la construction des personnages, etc. Pas en France ?

En France, à l’école primaire l’élève va apprendre des notions très basiques comme : un personnage vit des péripéties avec un dénouement à la fin.
Ensuite, au collège et au lycée, les élèves découvrent des analyses de romans, quelques analyses de nouvelles aussi. Il ne s’agit pas d’analyses techniques, sur le plan de la narration, mais d’analyses thématiques et stylistiques, axées sur l’esthétique de l’œuvre. Un élève français n’entendra jamais parler d’intrigue, ou de personnage qui a un but, de climax, ou de transformation du personnage durant sa scolarité. Il n’entendra pas parler de « narration », ou de la manière dont l’histoire est racontée, mais de l’esthétique de l’œuvre.
Intéressant…

Les techniques de la narration littéraire sont-elles abordées dans les manuels d’anglais en primaire, ou au collège ?
Oui, ces questions sont abordées. Mais aux États-Unis, les élèves qui sont dans des apprentissages plus élevés auront accès à ces notions. Et pour des élèves qui se débrouillent moins bien, l’enseignement sera plus basique. Par exemple, on leur demandera de quelle couleur est le vélo du personnage principal, juste pour avoir la preuve qu’ils ont lu et qu’ils comprennent de quoi ça parle. Donc, oui, ces notions peuvent être abordées.

Comment cela se passe exactement : sous la forme d’exercices pratiques, d’analyse de la structure histoires ?
J’ai enseigné l’anglais à des élèves de 18 ans, à la la fin du lycée, et le contenu du cours était uniquement de l’analyse des techniques utilisées dans les romans ou la poésie,

Club d’écriture narrative proposée en librairie par un éditeur

Quels les romans avez-vous étudié en tant qu’élève, vers 14 ans, ou que vous avez fait étudier à vos élèves en tant que prof ?
Déjà, il y a un Shakespeare par an. Après ce qui revient souvent, c’est un roman de guerre, par exemple le roman Holocauste qui est très utilisé. Et puis des histoires de maturation (aussi appelé « Coming out of age story », et qui raconte le passage à l’âge adulte. NDT) bien sûr, parce que ça s’adresse à des adolescents qui peuvent s’identifier. Et ensuite, des auteurs contemporains, mais aussi des auteurs auxquels les élèves peuvent s’identifier, par exemple des romans jeunes adultes (Young adult nove)l.

Si je peux vous poser une question : je serais intéressé de savoir, étant donné qu’en France on ne vous apprend pas la manière dont sont structurées les histoires, quels sont les romans qu’on vous fait étudier à l’école ?

Au collège, en 6em, certains professeurs donnent à lire le Petit Prince de Saint-Exupéry et. quatre ou cinq romans jeunesse d’auteurs français contemporains et les élèves doivent faire des fiches de lecture, avec un résumé. Mais à partir, de la 5em, 4em et 3 em, les élèves étudient une pièce de Molière, ou un roman de Victor Hugo, les nouvelles de Maupassant.
Parfois des choses plus décalées, comme Les Chroniques martiennes de Ray Bradburry, en 4em. Mais il ne s’agit pas d’analyser la construction des différentes chroniques, il s’agit surtout d’une discussion sur les thèmes qui se dégagent.
Au lycée, en 2nd, les élèves analysent surtout des textes pour préparer le bac de français par exemple La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette, Les Confessions de Rousseau, Les Lettres Persanes de Montesquieu, Candide de Voltaire, Montaigne, Rimbaud, Francis Ponge, etc.
En terminal, en section littéraire, donc des cours de littérature, on étudie 4 livres pour préparer le bac. Au programme, par exemple il y aLes Métamorphoses d’Ovide, Les Contes de Perrault, Jacques le fataliste et son maître de Diderot, et un recueil de poésie : Les Planches Courbes de Bonnefoy.
Et il n’y avait pas d’analyses de la construction narrative de ces livres ?

Il y a une l’analyse de l’aspect historique du roman qui s’inscrit dans une certaine époque, ou bien des commentaires de textes. Les élèves apprennent à commenter le texte en terme de style, le champ lexical utilisé, qu’est-ce que l’auteur avait voulu dire, etc. Mais jamais vraiment « comment c’est fait ».

Ah. Donc, l’étude de texte et l’analyse sont très répandues dans la culture française. C’est particulièrement difficile de défaire ce genre d’apprentissage.
Est-ce que cela ne décourage pas les élèves de lire ?

(Rire) Peut-on vous demander ce que les élèves du secondaire étudient dans les romans qu’ils doivent lire en classe
Un point qui est essentiel c’est le thème et le personnage : comment le thème peut être connecté au personnage ? Comment le personnage va faire apparaître le thème ? Et puis plus les élèves grandissent et plus ça devient compliqué et précis.

Les étudiants qui suivent des cours optionnels d’anglais, ont-ils des cours sur les techniques d’écriture comme : comment faire bouger, penser, sentir un personnage ? Comment faire en sorte que le lecteur s’identifie au personnage et ressente des émotions à la lecture ?

Oui, on étudie l’utilisation des mots : les mots spécifiques, la structure des phrases, le style. Par exemple, Hemingway est beaucoup utilisé, car, à la différence d’autres auteurs, il montre juste ce qui arrive, il ne fait pas apparaître le contexte.
Par exemple quand j’enseignais, j’utilisais beaucoup le point de vue, qui est le narrateur qui raconte. Et un des devoirs préférés que je donnais à mes étudiants c’était écrire à partir d’un souvenir et le raconter de deux points de vue de deux personnages différents, puis après je demandais un troisième point de vue, où ils devaient encore réécrire la même scène, la même situation.

Est-ce que les élèves prenaient plaisir à écrire ? Et surtout à lire les histoires que vous proposiez ? Ou aviez-vous l’impression qu’ils étaient désintéressés et se contentaient de regarder le résumé sur internet ?
Ça dépend des étudiants. Comme je vous le disais, au lycée, il y a seulement une toute petite partie d’étudiants qui sont motivés, et souvent ils sont submergés par la quantité du travail scolaire à faire. Et ces étudiants-là oui s’impliquent vraiment, alors que les autres préfèrent laisser passer.

Exercice de vulgarisation de la prémisse narrative proposé aux enfants

Quels sont les types d’évaluations dans ce genre de cours ? Est-ce qu’il y a une sorte de dissertation, de commentaire, ou bien un exposé, ou quelque chose de l’ordre de la pratique : une nouvelle à écrire par exemple ?
Un peu des deux. L’analyse technique beaucoup, parce que lorsqu’on étudie un roman, une nouvelle, une poésie, il faut rédiger une analyse technique. Par contre, si l’objet d’étude qui a été choisi est le dialogue ou le point de vue, là on peut faire produire un texte de fiction pour illustrer la compréhension qu’on a de ces techniques.

Concernant votre parcours universitaire à vous, quels cours avez-vous suivis et qu’est-ce que vous y avez appris ?
Comme j’ai suivi des cours de sociologie, je n’avais pas de cours de créative writing, mais par contre j’ai suivi des cours privés – comme chez vous aux Artisans de la Fiction – qui m’ont beaucoup appris ; et puis en lisant des livres de mes auteurs favoris sur les techniques d’écriture.

Trouve-t-on beaucoup de livres sur les techniques d’écriture en librairie ou bibliothèque aux États Unis ?
Oui, c’est clair. Des livres comme ceux que vous avez aux Artisans de la Fiction, même dans les librairies, on trouve une ou deux étagères qui sont dédiées aux techniques d’écriture.

Ouvrage de creative writing destiné aux enseignants de collège et lycée

Comment choisissez-vous les livres que vous voulez lire dans cette bibliographie composée de centaines de références ?
Bonne question. J’ai plutôt tendance, personnellement, à aller vers ce que je ne connais pas, ce que je n’ai pas compris. Par exemple, si je n’ai pas compris comment ça marchait en analysant des romans qui m’intéressent.
Et aussi j’essaye de mettre la main sur un livre qui aborde beaucoup d’aspects différents.
Je pense que quand vous voulez écrire, il faut écrire le genre de livres que vous aimez lire. Par exemple, moi je n’aime pas tellement les livres qui insistent sur l’univers narratif, je préfère les livres centrés sur le personnage. Les livres qui reposent essentiellement sur l’intrigue ne sont pas non plus le genre de romans que j’apprécie. J’irai donc chercher des livres de techniques sur le développement du personnage.
Quand vous voulez écrire, il faut écrire le genre de livres que vous aimez lire. Étant donné qu’être un écrivain c’est un challenge, c’est tellement difficile, comment ici aux Artisans de la Fiction, vous encouragez vos étudiants, vous leur apprenez à rester motivé, à continuer à écrire, alors que c’est tellement difficile de se faire publier ?

La plupart des élèves des Artisans de la Fiction ne viennent pas forcément dans le but de se faire publier, ils viennent simplement parce qu’ils sont curieux, et qu’ils veulent apprendre les bases de la narration. Et on remarque que l’apprentissage de la narration change considérablement leur manière de lire des romans, ou même de regarder des films.
Pour ceux qui veulent être publiés, nous leur donnons avant tout, un appétit d’apprendre. Avec nous les gens découvrent tout ce qu’il y a à savoir, à apprendre pour écrire un roman, même un roman très simple, car la plupart n’en ont aucune conscience.
On a besoin de maîtriser la structure, de connaitre les règles de construction d’un roman.
Ah oui, c’est cette idée que ça va sortir : le génie, ça vient d’un coup. Et parfois, oui, ça vient pendant 4 ou 5 chapitres au maximum et puis on rencontre un mur. Et c’est là qu’on se rend compte qu’on a besoin de maîtriser la structure, de connaitre les règles de construction d’un roman.

Les stagiaires qui viennent aux Artisans, sont contents de découvrir des outils, des structures, car ils ne trouvent pas ça ailleurs. Et il y a des gens qui viennent de loin. C’est vrai qu’il y a beaucoup d’ateliers d’écriture en France, mais on n’y apprend pas à construire, on apprend la liberté de s’exprimer, qui est importante bien sûr, mais qui n’est pas suffisante pour aller au-delà de quelques pages pour écrire un roman, pour écrire une histoire.
En quoi est-ce qu’ici aux Artisans de la Fiction, c’est différent de la manière traditionnelle d’apprendre la littérature, le français, en France ?

En France, ce qui est très important c’est que l’accent est mis sur l’écriture, l’acte d’écrire, et non le fait de raconter une histoire.
Depuis les années 60, il y a cette idée assez répandue que les règles classiques du roman sont dépassées. Et parfois lorsqu’on fait des interviews avec des écrivains, les auteurs étrangers parlent très facilement du travail technique d’artisan, alors que les auteurs français refusent de parler d’écriture ou n’en ont pas l’habitude parce que c’est considéré comme intime.
Aux Artisans de la Fiction, nous apprenons à nos élèves l’artisanat de la narration, le fait qu’il existe des outils, qu’une histoire se construit, que l’auteur a une responsabilité vis-à-vis du lecteur. Et aussi qu’il ne s’agit pas d’inventer à partir de zéro, mais d’observer et d’étudier comment ont travaillé les autres écrivains, quelles techniques ils ont mises en œuvre, afin de s’en inspirer.
Merci pour cet échange, j’ai vraiment découvert des choses déroutantes et passionnantes.
En fait vous êtes vraiment, en France, dans une culture du génie.
Quand j’écris, l’inspiration n’est pas toujours là, et lorsqu’elle n’est pas la la technique me permet de travailler quand-même.
Ce que vous faites aux Artisans de la Fiction est important.

Entretien : Coline Bassenne – Lionel Tran

Remerciements à Greg Murray

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