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Commencer en pleine action – Catriona Ward


On parle souvent d’inspiration. Catriona Ward parle de couches. On fantasme le premier jet. Elle défend la stratification. On réduit l’horreur à un effet. Elle la revendique comme une discipline d’empathie. Dans cette interview exclusive, l’autrice démonte les mythes et révèle une vérité plus exigeante : écrire est un artisanat. Un travail de structure, de point de vue, de réécriture et de responsabilité.

Catriona Ward ou l’horreur comme discipline de compassion

Il existe une confusion tenace entre inspiration et artisanat. L’inspiration serait fulgurante, presque mystique ; l’artisanat serait méthodique, presque prosaïque. Catriona Ward démontre que les deux ne s’opposent pas. L’inspiration n’est rien sans structure. L’horreur n’est rien sans précision. L’écriture n’est rien sans travail.

Autrice américano-britannique, Catriona Ward a grandi entre les États-Unis, le Kenya, Madagascar, le Yémen, le Maroc, avec Dartmoor comme ancrage familial. Formée à Oxford, passée par le théâtre à New York, puis par une fondation des droits humains à Londres avant d’obtenir un MA en creative writing à l’Université d’East Anglia, elle a construit une œuvre singulière dans le paysage contemporain de l’horreur psychologique. Rawblood, Little Eve, The Last House on Needless Street ont confirmé ce que ses lecteurs savent déjà : chez Ward, l’horreur n’est pas un décor. C’est une expérience morale.

« Je crois fermement que l’horreur est un genre qui favorise la compassion et l’empathie. »

Cette phrase pourrait sembler paradoxale. Elle est en réalité programmatique.

Apprendre à écrire : écrire, lire, finir

Ward ne romantise pas la formation. Elle la ramène à l’essentiel : écrire, lire, recommencer.

« La seule façon d’apprendre est d’écrire, d’écrire et d’écrire encore. Et chaque fois que vous n’écrivez pas, vous lisez. »

L’apprentissage n’est pas une illumination, mais une immersion. Lire les autres écrivains. Lire ses pairs. Observer les réussites et les maladresses. Comprendre comment une scène tient ou s’effondre. Elle insiste aussi sur l’importance du collectif : travailler aux côtés d’auteurs au même stade de développement, partager le doute, partager l’effort.

Mais au cœur de son discours, une exigence revient avec force : terminer.

« Beaucoup de gens peuvent écrire une partie d’un roman. Mais suivre la pensée jusqu’au bout et terminer le récit, c’est ce qui m’a fait réaliser que je pouvais peut-être devenir écrivain. »

L’artisanat commence par cette décision simple et redoutable : aller au bout.

Commencer au milieu : supprimer les vingt premières pages

Ward évoque un conseil technique d’une radicalité salutaire : supprimer les vingt premières pages.

« Commencez directement au milieu de l’action. »

Ce geste n’est pas cynique. Il est structurant. Les premières pages sont souvent l’endroit où l’auteur s’écrit dans le livre, où il cherche sa voix, où il installe une atmosphère. Ce travail est nécessaire pour l’auteur, mais rarement pour le lecteur.

L’artisan accepte de sacrifier. Il sait que la tension doit être immédiate. L’atmosphère doit être incarnée dans l’action, non posée en préambule.

Le point de vue : immersion et omission

La gestion du point de vue est au cœur de son travail. Ward revendique l’héritage gothique des récits à la première personne, des témoignages, des voix multiples qui se répondent.

« Pour créer un point de vue, il faut faire des omissions. »

L’omission n’est pas une faiblesse. C’est une stratégie. Chaque narrateur croit dire la vérité. Mais il est limité par sa perception, par ses croyances, par ses angles morts.

Ward cherche à immerger le lecteur si profondément dans la conscience d’un personnage qu’il adopte presque entièrement son regard.

« Je veux que vous vous identifiiez presque complètement aux personnages. »

Ce degré d’identification crée un trouble. Le lecteur est contraint d’épouser une perspective qu’il n’aurait pas choisie. L’artisanat du point de vue consiste donc à situer physiquement le personnage – ce qu’il voit, sent, entend – mais aussi à rendre perceptibles ses erreurs.

Le narrateur non fiable n’est pas un manipulateur cynique. Il est quelqu’un qui se trompe sincèrement.

Rechercher la vérité : l’horreur comme respect

Ward insiste sur la nécessité du travail préparatoire, notamment lorsqu’elle aborde des sujets sensibles comme le trouble dissociatif de l’identité.

« Vous devez faire des recherches. »

Elle a rencontré des personnes concernées, écouté leurs récits, intégré des réalités plus complexes que la fiction elle-même. L’artisanat implique une responsabilité. L’horreur traite de la douleur, du trauma, de la peur. Elle ne peut être écrite avec légèreté.

« L’horreur ne devrait jamais traiter le lecteur comme une victime. Vous devriez partager tout cela ensemble. »

Ce partage transforme la peur en expérience empathique. L’auteur expose ses propres peurs. Le lecteur les reconnaît. L’horreur devient un espace de compréhension mutuelle.

Réécriture : écrire par couches

Ward parle de la réécriture avec une lucidité technique rare.

« À chaque brouillon, vous ajoutez une couche ou vous affinez certains aspects du livre. »

Elle compare le processus aux couches d’une peinture à l’huile. Personne, selon elle, ne peut écrire un roman d’un seul jet. Le premier brouillon est une exploration, un tâtonnement dans le noir.

« Le premier jet, c’est vous qui vous racontez l’histoire. »

La version lisible pour autrui naît ensuite, couche après couche. Cette méthode protège le cerveau de l’épuisement. Elle segmente la tâche. Elle rend possible l’impossible.

L’artisan sait que la forme n’émerge pas d’un éclair, mais d’un polissage patient.

Le genre comme contrat et mutation

Pour Ward, le genre n’est pas une prison. Il est un accord.

« Le genre est un accord avec le lecteur. »

Il donne des repères. Une vue aérienne de New York avec une voix off signale une comédie romantique. Un manoir isolé sous la pluie annonce autre chose. Mais cet accord doit être subverti.

Elle décrit l’horreur comme un virus qui mute, s’attache à d’autres formes, traverse les siècles. De la tradition gothique des XVIIIe et XIXe siècles jusqu’à Shirley Jackson et Stephen King, le genre se transforme sans cesse.

« Il n’y a aucun moyen de dire de manière définitive quelles caractéristiques constituent un genre. »

L’artisan respecte les codes pour mieux les déplacer.

Gothique, paysage et transmission

Ward revendique explicitement l’héritage gothique. Les oppositions binaires, la nature sauvage et l’enfermement, la persécution, la famille, la transmission intergénérationnelle de la souffrance.

« Comment l’horreur et la souffrance se transmettent à travers les générations. »

Le gothique n’est pas seulement esthétique. Il est politique. Il a historiquement permis de parler de pouvoir, de justice, de genre. Il explore la claustrophobie sociale autant que la peur surnaturelle.

Chez Ward, le paysage et l’espace clos ne sont jamais décoratifs. Ils matérialisent les tensions psychiques.

L’intrigue comme totalité

À la question du rôle de l’histoire, Ward répond sans ambiguïté : tout est intrigue.

« Par nature, tout est intrigue. Les personnages sont l’intrigue. L’atmosphère est l’intrigue. »

L’intrigue n’est pas un simple enchaînement d’événements. Elle est la mise en mouvement des personnages, de leurs croyances, de leurs blessures.

L’artisanat de l’écriture consiste à comprendre que chaque élément – détail sensoriel, tension, voix narrative – participe du récit.

L’intelligence artificielle et la chaleur humaine

Interrogée sur la menace des intelligences artificielles, Ward adopte une position mesurée.

« Je pense qu’il y aura toujours quelque chose d’unique et de puissant, la chaleur humaine de quelque chose écrit par une personne réelle. »

La technique peut imiter des formes. Elle peut produire des fragments convaincants. Mais le voyage émotionnel, prolongé, cohérent, incarné, demeure selon elle une expérience humaine.

L’artisanat de l’écriture repose sur cette chaleur. Sur cette capacité à traverser les ténèbres avec le lecteur.

L’artisanat comme éthique

Catriona Ward rappelle une vérité essentielle : écrire n’est pas seulement produire du texte. C’est entrer dans une relation. Avec le lecteur. Avec le genre. Avec la tradition. Avec la douleur humaine.

L’artisanat n’est pas une froide mécanique. C’est une discipline attentive. Une immersion. Une patience. Une responsabilité.

L’horreur, sous sa plume, devient une école d’empathie. La réécriture devient une méthode de lucidité. Le genre devient un terrain d’expérimentation.

Écrire, finalement, n’est ni mystique ni cynique. C’est une pratique exigeante, stratifiée, profondément humaine.

Et c’est précisément cette exigence qui transforme l’écriture en artisanat durable.

Voici les éléments de communication complets autour de l’article et de l’interview de Catriona Ward.

 

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