Et si raconter des histoires n’était pas un art mystérieux, mais l’une des technologies cognitives les plus puissantes jamais inventées par l’humanité ?
Longtemps reléguée au rang de divertissement, la narration est aujourd’hui étudiée par les neurosciences, la psychologie de l’évolution et les sciences cognitives comme un outil central d’apprentissage, de transmission et d’adaptation. Comprendre la science des histoires, ce n’est pas tuer la magie du récit : c’est enfin prendre la mesure de sa puissance.

Parler de science des histoires peut, de prime abord, sembler provocateur. L’art, dans notre imaginaire collectif, serait du côté de l’intuition, de l’émotion, du singulier — quand la science relèverait de la mesure, de la preuve et de l’objectivation. Pourtant, cette opposition est largement artificielle. Elle est même historiquement récente.
La question n’est donc pas de savoir si l’art peut être étudié scientifiquement, mais pourquoi, si longtemps, il ne l’a pas été.
Car une interrogation s’impose immédiatement : pourquoi les êtres humains aiment-ils les histoires ? Pourquoi en racontent-ils, pourquoi en écoutent-ils, pourquoi en produisent-ils autant — et ce, dans toutes les cultures connues, à toutes les époques, sur tous les supports disponibles ?
La réponse la plus rapide serait de dire que les histoires nous distraient, qu’elles embellissent le quotidien, qu’elles rendent la vie plus supportable. Mais cette réponse est insuffisante. Le vivant, en général, n’aime pas l’inutile. L’évolution ne conserve pas durablement ce qui ne sert à rien. Or si les histoires étaient un simple divertissement accessoire, elles auraient dû disparaître depuis longtemps.
C’est exactement l’inverse qui s’est produit.
Nous vivons aujourd’hui dans un monde où jamais autant d’histoires n’ont été produites, racontées, partagées et consommées. Séries, romans, films, jeux vidéo, podcasts, réseaux sociaux : les technologies contemporaines ont démultiplié les canaux narratifs, accéléré leur circulation, et amplifié leur impact. Loin de s’éroder, le récit est devenu l’un des langages dominants de notre époque.
Cette surabondance pose une question centrale : et si les histoires répondaient à un besoin fondamental de l’esprit humain ?

Quand les sciences cognitives s’emparent du récit
Depuis une quinzaine d’années, les neurosciences, la psychologie évolutionniste et l’anthropologie cognitive se sont sérieusement penchées sur cette question. Non pas pour analyser la « beauté » des œuvres, mais pour comprendre la fonction cognitive et adaptative du récit.
Dans On the Origin of Stories (2009), Brian Boyd propose une thèse devenue centrale : les histoires ne sont pas un sous-produit culturel, mais un outil évolutif majeur. Elles auraient été sélectionnées parce qu’elles améliorent nos capacités d’attention, de coopération, de simulation mentale et d’apprentissage social.
Jonathan Gottschall, dans The Storytelling Animal, va dans le même sens. Pour lui, l’être humain est avant tout un animal narratif. Nous pensons spontanément en récits. Nous organisons le réel sous forme de causes, de conséquences, d’intentions et de conflits.
Le récit est notre interface naturelle avec le monde.
Plus récemment, en France, Edgar Dubourg a ouvert un champ encore trop peu exploré avec Histoire naturelle de la fiction. Pour la première fois, un ouvrage francophone de fond propose une synthèse rigoureuse sur la narration comme fait biologique, cognitif et culturel, et non comme simple objet esthétique.
La conclusion converge : le récit est le mode d’apprentissage le plus efficace jamais inventé par l’humanité.
Apprendre par les histoires : une efficacité démontrée
Nous retenons mieux une information lorsqu’elle est intégrée dans une histoire. Nous comprenons plus finement une situation lorsqu’elle est incarnée par des personnages. Nous mémorisons plus durablement un savoir lorsqu’il est organisé sous forme de séquence narrative.
Pourquoi ? Parce que les histoires mobilisent simultanément plusieurs systèmes cognitifs : émotion, attention, mémoire, empathie, projection. Elles ne se contentent pas de transmettre une donnée ; elles font vivre une expérience mentale complète.
À ce titre, les histoires jouent un rôle analogue au jeu chez les enfants. Le jeu prépare à affronter le réel : compétition, coopération, échec, changement de règles, montée en complexité. Le récit, lui, prépare à affronter la vie humaine dans toute sa densité : rivalité, désir, ambition, trahison, maladie, vieillissement, mort, responsabilité.
Les histoires sont des simulateurs existentiels.
En nous identifiant à un personnage — qu’il soit réel ou fictif — nous expérimentons symboliquement des situations que nous n’avons pas encore vécues, ou que nous ne vivrons peut-être jamais. Peu importe que le personnage existe réellement : l’apprentissage se fait à un niveau symbolique, émotionnel et cognitif, parfaitement opérant.
Le vivant comme récit d’adaptation
À toutes les échelles du vivant, de l’univers au niveau subatomique, ce que nous observons, ce sont des processus d’adaptation. La vie n’est pas statique : elle s’ajuste, se transforme, expérimente, corrige.
L’être humain, en tant qu’espèce sociale, a développé un outil spécifique pour anticiper ces transformations : le récit. Nous aimons prévoir, comprendre, modéliser, apprendre des erreurs — les nôtres, mais aussi celles des autres. Les histoires nous permettent précisément cela, sans avoir à payer le prix réel de chaque expérience.
Elles sont une mémoire collective condensée, un stock d’expériences transmissibles, une bibliothèque de stratégies face au monde.
Réhabiliter les arts comme outils cognitifs
Pendant longtemps, les sciences ont laissé les arts de côté, les considérant comme des épiphénomènes culturels. Cette séparation est aujourd’hui en train de s’effondrer.
Les arts — et la narration en particulier — ne sont pas seulement une singularité humaine : ils font partie intégrante de notre système d’apprentissage et d’adaptation. Ils structurent notre pensée, notre rapport au temps, à l’autre, à nous-mêmes.
L’apport des recherches anglo-saxonnes, longtemps non traduites, trouve aujourd’hui un écho en France. Histoire naturelle de la fiction marque une étape importante : celle où la narration devient enfin un objet scientifique légitime, sans être réduite à des statistiques ou à des recettes.

Se former aux histoires : une compétence universelle
Se former à la narration n’est pas réservé aux romanciers ou aux scénaristes. C’est une compétence transversale : pour enseigner, convaincre, transmettre, comprendre, apprendre plus finement ce que l’on lit ou regarde.
À l’époque où les intelligences artificielles produisent des textes à la chaîne, où l’information est prémâchée, résumée, automatisée, se former à la narration devient un acte de résistance cognitive.
Apprendre à lire des histoires, à les analyser, à les construire, c’est aller à la salle de sport de l’esprit. C’est entraîner son attention, sa capacité d’abstraction, son jugement critique, sa sensibilité.
Face au risque d’une véritable obésité mentale — saturation informationnelle, pensée automatisée, consommation passive — la narration est un antidote. Elle nous oblige à ralentir, à structurer, à donner du sens.
En ce sens, la science des histoires n’est pas une curiosité académique. Elle est l’une des clés les plus précieuses pour comprendre ce que nous sommes — et pour décider consciemment de ce que nous voulons devenir.
Aux Artisans de la Fiction, cette approche n’est ni théorique ni décorative. Elle fonde notre pédagogie. Se former à la narration, ce n’est pas apprendre des recettes, ni singer des modèles : c’est comprendre comment les histoires fonctionnent, pourquoi elles agissent sur nous, et comment les manier avec précision, éthique et ambition. À l’heure où les récits se multiplient mais s’appauvrissent, nous faisons le choix du temps long, de la lucidité et de l’artisanat. Parce que raconter une histoire, ce n’est pas remplir des pages. C’est entraîner un esprit — le sien, et celui des lecteurs.
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