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Mariana Enriquez : Commencez par écrire ce que vous aimez lire

Par : Julie Fuster

On ne présente plus l’autrice argentine Mariana Enriquez, dont le roman « Notre part de nuit » et le recueil de nouvelles « Ce que nous avons perdu dans le feu » ont durablement marqué les lecteurs. Comment Mariana Enriquez a-t-elle fait pour atteindre ce niveau ? Elle répond à nos questions concernant son long apprentissage de l’écriture.

Les Artisans de la Fiction  : Comment avez-vous appris à écrire de la fiction ?
Mariana Enriquez : En lisant. C’est la première chose à faire, c’est l’autre versant de l’écriture. Si vous ne lisez pas, vous ne pouvez pas écrire. Et ça m’inquiète que tant de gens veulent écrire et être publiés avant même d’avoir beaucoup lu et sans savoir ce qu’ils aiment lire. Avant d’être capables de savoir quoi « copier », dans le bon sens du terme.
Je n’ai jamais pris de cours de creative writing, mais quand on me demande un conseil, je dis toujours « Commencez par écrire ce que vous aimez lire ».

Si vous aimez les thrillers, commencez par écrire un thriller. La raison est que parce que vous avez lu beaucoup de thrillers, vous connaissez leurs mécanismes. Et à partir de ça, vous pouvez expérimenter, vous pouvez chercher votre propre voix.

Quand j’ai écrit mon premier roman, j’avais dix-sept ans quand je l’ai commencé, et bien sûr, je « copiais » les écrivains que j’aimais. J’adorais Anne Rice, j’adorais William Burroughs, j’adorais Bret Easton Ellis, toute cette génération. Entre le fantasy gothique et romantique et un réalisme urbain sordide … et  on peut dire que c’est un roman de jeunesse.

Pourquoi ? 

J’aime les influences et j’aime quand les influences sont visibles dans le texte, mais dans ce roman, elles sont trop évidentes. Parce que je n’avais pas encore vraiment trouvé ma voix. J’avais dix-sept ans; ce n’est pas comme si on avait une voix à cet âge-là, parce que je ne savais pas… Qu’est-ce qu’on a à raconter à dix-sept ans ? L’expérience est si limitée. Et vous devez lire aussi. Donc ça prend du temps.
Mon premier roman m’a posé beaucoup de soucis, mais je pense que j’en ai beaucoup appris… en particulier que… ça prend du temps et je vois bien maintenant comment j’ai grandi, en tant qu’écrivain.

Donc vous ne pensez pas que lire vous empêche de trouver votre propre voix ?
Non. Ça vous aide. Ça vous aide à construire votre propre voix, parce que ça vous aide à savoir ce que vous aimez. Et… en plus… je ne vois pas la littérature comme un ensemble d’îles. Je vois la littérature comme un continent. Vous êtes les voisins de cet auteur, celui-là est un peu plus loin mais vous avez tout de même une connexion, le langage peut-être… ce genre de choses. Moi, j’adore la littérature gothique américaine, et vous pourriez vous demander ce que l’Argentine a à voir avec ça. Mais ça, c’est si vous pensez à l’Argentine en ne prenant en compte que Buenos Aires.

Ma famille est originaire du nord-est, proche du Brésil… et la population y est totalement différente, il y a là bas quelque chose d’occulte… il fait très chaud. Ce n’est pas le Sud américain, mais il y a une vraie sensibilité propre à la région… nous avons connu des massacres,… on est à la frontière… ce sont nos voisins, ce n’est pas ma voix, mais en lisant des auteurs
sud-américains, je me disais « Oh, nous avons quelque chose en commun ». Et avoir quelque chose en commun, ce n’est pas perdre votre voix. A mon sens, ça aide à la trouver. 

Lisez-vous comme un écrivain, afin de voir comment les romans sont construits ?
Ha, c’est une question difficile, parce qu’en vieillissant, je vois mieux les mécanismes. Mais en général je suis prise par l’histoire, par le style, par les mots. Quand le livre est bon, je suis vraiment emportée dans la rêverie.
Pour mon travail, mes lectures sont plus de l’ordre de l’investigation. Par exemple, en ce moment, je commence à écrire une histoire qui parle de fantômes, donc j’ai quatre piles de livres qui traitent de fantômes… pas seulement de la littérature sur les fantômes, mais aussi des livres sur le spiritisme, la science… c’est un sacré fouillis. 

 Faites-vous beaucoup de recherches ?
Oui, en effet, mais je ne fais pas de recherches sur des choses réelles, la plupart du temps. Je fais des recherches sur les choses irréelles, ce genre de trucs !

 Qu’avez-vous appris en écrivant ? Pourquoi pensez-vous être meilleure aujourd’hui?
Parce que lorsque j’étais jeune, je pensais… par exemple… il y a beaucoup de choses à dire sur le sujet, mais ceci est important, c’est un bon exemple de ce qui s’est passé. Par exemple, je pensais que c’était facile pour moi de faire parler une narratrice féminine. Juste parce que je m’identifie comme femme. Et quand j’ai commencé à écrire… les voix des femmes sonnaient mal, mais surtout, vous savez… elles n’avaient pas l’air vraies. Elles étaient très artificielles, en fait elles parlaient comme moi, comme Mariana, pas comme un personnage à part entière. Ce n’était pas une narratrice femme, juste moi-même.. Et ça m’a beaucoup surprise. Je pensais que ce serait naturel.

Et j’ai appris que rien n’était naturel, que vous devez trouver la voix, que vous écriviez sur un chien, ou même si vous écrivez sur vous-même, vous devez construire le personnage. Si vous voulez raconter quelque chose à travers la voix d’une narratrice, vous devez entièrement construire le personnage féminin. Mais quand j’ai commencé, je pensais que si vous avez vécu certaines expériences, vous pouvez vous contenter d’écrire sur ces expériences. Mais ça ne marche pas comme ça. La littérature n’est pas le reflet de la réalité, pas du tout. Même si vous écrivez quelque chose de réaliste.
Mais quand j’ai commencé, je croyais que c’était comme ça. Et ça m’a créé des problèmes !

Savez-vous comment créer de bons personnages aujourd’hui ?
Je ne sais pas si ce sont de « bons » personnages… j’ai beaucoup raté. Mais je sais faire, maintenant, oui. 

Comment reconnaissez-vous un bon personnage ?
C’est quelque chose qui…  doit avoir l’air vivant, l’air de quelqu’un qui existe réellement. Ce n’est pas un truc en carton. Vous pouvez le sentir sauter du livre. Vous ressentez à travers lui. Et vous savez, il y a quelque chose de palpable, de concret… oui… Même si vous avez une écriture expérimentale et que vous jouez avec les mots. Le langage a ce pouvoir. 

Avez-vous encore des modèles, des gens que vous essayez de copier ?
William Faulkner… j’essaye encore de copier William Faulkner. Je pense que ça va vous paraître bizarre, mais Rimbaud, aussi.

Pour moi, –Rimbaud était un poète symboliste, tout ça- mais pour moi, la littérature, c’est une ambiance. Et l’ambiance chez lui est mélancolique, pleine de rage, sexuelle, il était complètement… jeune mais expérimenté, méfiant. Cette atmosphère, je l’aime vraiment. Et il y aussi deux femmes que j’aime beaucoup. L’une s’appelle Joy Williams. C’est aussi une Américaine, elle est assez folle, mais d’une manière que j’apprécie beaucoup. Et l’autre est tout aussi dingue et elle est originaire d’Argentine, elle s’appelle Silvina Ocampo.
Silvina Ocampo… n’écrit pas vraiment la même chose, mais elle a un humour noir que j’aime beaucoup. Parfois, je suis trop sérieuse, quand c’est nécessaire. Je veux dire, quand il faut être sérieuse, je suis sérieuse. Mais parfois, je pourrais avoir plus d’humour et elle le fait avec beaucoup de cruauté. Et j’aime ça. L’humour noir et cruel. Alors je la copie, enfin j’essaye. 

Que conseilleriez-vous à quelqu’un qui veut raconter une bonne histoire ? Pas forcément être publié mais raconter une bonne histoire ?
D’abord, lire. C’est mon premier conseil:  lire, lire, lire. Mon deuxième conseil, c’est d’aimer ce que vous faites d’abord, et de souffrir ensuite. Appréciez le moment où vous écrivez, amusez-vous. Ensuite, lors des corrections, soyez votre professeur le plus intransigeant. C’est comme ça que ça fonctionne le mieux, en général. S’il n’y a pas de jeu, il ne peut y avoir de discipline. Et ne souffrez pas. Je veux dire, ne souffrez-pas dans la première version, vous souffrirez plus tard, vous devrez souffrir plus tard. Mais dans la première version, amusez-vous. Soyez joyeux, faites-vous plaisir. Personne n’attend rien de vous, c’est la liberté.. 

Interview réalisée le 18 mai 2022 dans le cadre de Littérature Live Festival 2022

Interview : Julie Fuster. Caméra : Lionel Tran. Montage : Ryu Randoin



Nous remercions Lucie Campos, directrice de la Villa Gillet, Anne Rety de la Bibliothèque du 4ème arrondissement de Lyon et Mariana Enriquez.

 

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