On dit encore que la Fantasy serait une littérature d’évasion. C’est faux — et paresseux.
La Fantasy ne nous éloigne pas du monde : elle nous y ramène, armés de mythes, de symboles et de récits capables de réparer ce que la modernité a fragmenté. Si la Fantasy revient toujours, ce n’est pas par nostalgie. C’est parce qu’elle sait répondre à une question essentielle : comment rester humain dans un monde qui se déshumanise ?

Une littérature de réparation, d’héritage et de transformation
On reproche souvent à la Fantasy d’être une littérature de fuite. Un refuge. Une échappatoire hors du réel.
C’est précisément l’inverse.
La Fantasy n’est pas un abandon du monde : c’est une réponse au monde. Une réponse ancienne, structurée, profondément morale, qui revient chaque fois que les sociétés traversent des phases de désenchantement, de mécanisation et de perte de sens.
Si la Fantasy connaît aujourd’hui un succès massif — en librairie, en séries, en jeux vidéo — ce n’est pas par nostalgie infantile. C’est parce qu’elle remplit une fonction narrative, psychique et culturelle essentielle.
La Fantasy naît d’un choc historique : la modernité industrielle
Contrairement à une idée reçue, la Fantasy n’est pas un genre hors-sol. Elle naît dans un contexte historique très précis, à la fin du XIXᵉ siècle, en réaction directe à la transformation industrielle du monde.
On peut en situer l’origine moderne chez William Morris, écrivain, poète, designer et penseur politique britannique. Morris est l’un des fondateurs du mouvement Arts and Crafts, qui s’oppose frontalement à la mécanisation, à la standardisation et à la déshumanisation du travail induites par l’industrialisation.
Dans ses romans — notamment La source au bout du monde / The Well at the World’s End — Morris invente des mondes où le travail a un sens, où l’artisanat est valorisé, où la communauté prime sur la production, où la beauté est indissociable de l’éthique.
La Fantasy est ici un contre-modèle moral, une manière de poser la question essentielle : à quoi ressemblerait un monde désirable ?
La Fantasy n’est donc pas une régression. Elle est une utopie narrative structurée, née d’un conflit entre deux visions du monde.

Tolkien : restaurer le sens par le mythe
Cette filiation est pleinement assumée par J. R. R. Tolkien, qui radicalise et systématise le projet. Tolkien, philologue, médiéviste et vétéran de la Première Guerre mondiale, écrit Le Seigneur des Anneaux dans un monde traumatisé par la violence industrielle et la guerre mécanisée.
Son œuvre n’est pas une simple aventure épique. Elle repose sur une intuition fondamentale :
Un monde sans mythes est un monde sans boussole morale.
Chez Tolkien, la Fantasy permet de remettre en scène des valeurs fondamentales — loyauté, sacrifice, responsabilité, corruption du pouvoir — dans un cadre symbolique où elles peuvent être examinées, éprouvées, incarnées. La Fantasy devient un laboratoire éthique, un espace où les dilemmes humains sont rendus lisibles par le récit.
Ce n’est pas un hasard si Tolkien insiste sur la notion de sub-creation : l’écrivain ne crée pas ex nihilo, il dialogue avec un héritage narratif ancien, collectif, profond.

Contes, mythes et inconscient collectif
C’est ici que la Fantasy rejoint les travaux de Carl Gustav Jung, psychiatre et fondateur de la psychologie analytique. Jung montre que les récits mythiques et symboliques traversent les cultures parce qu’ils expriment des structures psychiques universelles : les archétypes.
Le héros, l’ombre, le mentor, le trickster, la quête, la métamorphose : ces figures ne sont pas des clichés narratifs, mais des formes de pensée. Elles émergent de ce que Jung nomme l’inconscient collectif, un réservoir d’images et de récits partagés par l’humanité.
La Fantasy, en s’appuyant explicitement sur ces figures, agit comme une médecine narrative. Elle donne forme à des conflits intérieurs, à des passages de vie, à des crises existentielles que le réalisme pur peine parfois à symboliser.
Ce n’est pas un hasard si la Fantasy accompagne si souvent les récits d’adolescence, de transformation, de reconstruction identitaire. Elle parle le langage du mythe, là où le réel devient muet.

Une littérature de la transformation
La Fantasy n’est pas statique. Elle est structurée autour d’un principe fondamental : la transformation.
Un personnage de Fantasy ne reste jamais identique à lui-même. Il est appelé, éprouvé, confronté à ses limites, à ses peurs, à son ombre. Le monde lui-même est souvent menacé, corrompu, en déséquilibre.
La question centrale n’est pas : comment vaincre ?
Mais : comment devenir digne de vaincre ?
C’est précisément ce que rappelle Pascale Quiviger, dans son cycle de Fantasy Le Royaume de Pierre d’Angle. Dans ses entretiens, elle insiste sur le fait que la Fantasy n’est pas une accumulation d’effets spectaculaires, mais une épreuve morale et intérieure.
Ses romans mettent en scène des personnages confrontés à des choix impossibles, à des héritages encombrants, à des systèmes de pouvoir ambigus. La magie n’y est jamais gratuite : elle a un coût, une conséquence, une responsabilité. La Fantasy devient alors un outil pour penser la transmission, la faute, la réparation.
Pourquoi la Fantasy revient aujourd’hui
Le succès contemporain de la Fantasy — des grandes sagas littéraires aux séries télévisées — n’est pas un phénomène de mode. Il correspond à un moment historique précis.
Nous vivons dans un monde fragmenté, accéléré, anxiogène, où les récits collectifs se sont affaiblis. La Fantasy propose l’inverse :
– des mondes cohérents
– des règles lisibles
– des conflits symboliques
– des récits de reconstruction
Elle ne nie pas la violence du monde. Elle lui donne une forme intelligible.

La Fantasy nous fait du bien parce qu’elle nous rappelle que les histoires ne servent pas seulement à divertir, mais à habiter le monde, à le comprendre, à y agir avec sens.
Elle n’est pas un refuge hors du réel.
Elle est une boussole narrative, héritée des mythes, des contes et des grandes traditions, réinventée pour affronter les crises contemporaines.
Et si elle revient toujours, c’est parce qu’elle répond à une question que le monde moderne pose sans cesse, sans toujours savoir y répondre :
comment vivre, transformer et transmettre, sans perdre son humanité ?
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