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Résidence d’écriture & Flash Fiction – Tania Hershman

Par : Julie Fuster

 Qu’écrit-on pendant une résidence d’écriture ? Que fait-on de son temps ? Est ce vraiment utile ?

Combien de temps doit durer la résidence pour être efficace ?… Sous l’appellation générique de “résidence” se cachent des réalités très diverses (retraite, bootcamp, formules payantes ou défrayées…) qui peuvent générer des questions sur la qualité des offres, leur légitimité et surtout leur efficacité. D’autant plus que le terme est à la mode, souvent accolé à un prix littéraire ou à une maison d’édition.

Julie Fuster a rencontré Tania Hershman, auteure britannique, dont le dernier recueil de nouvelles, Some Of Us Glow More Than Others (2017), résulte d’une résidence d’écriture d’un an au sein d’un laboratoire scientifique. Ecrivain reconnue, primée et diffusée sur la BBC, Tania est également co-auteur du fascinant ouvrage de technique d’écriture Writing Short Stories: A Writers’ and Artists’ Companion dont la lecture est conseillée à toute personne qui rêve d’un jour de remporter un concours de nouvelles… et pourquoi pas, de gagner une résidence d’écriture !

En 2009, Tania Hershman a passé un jour par semaine pendant un an au sein d’un laboratoire de biochimie de l’Université de Bristol. L’initiative ne résulte d’aucun prix littéraire, ni même d’aucune structure officielle : l’auteur a simplement envoyé un email au Doyen de l’Université pour lui proposer une collaboration que celui-ci s’est empressé d’accepter. Elle est alors accueillie comme “auteur en résidence” dans le laboratoire des professeurs Paul Martin and Kate Nobes, volontaires pour tenter l’expérience. Diplômée en sciences et en journalisme, Tania n’est pas nouvelle dans le monde de l’écriture : elle a déjà publié ses histoires dans de nombreuses revues scientifiques ainsi qu’un recueil de nouvelles et micronouvelles, The White Road (2008), recommandé par le Orange Award for New Writers. Elle a également suivi des ateliers d’écriture sérieux dont elle explique longuement le déroulement et les bénéfices dans le premier chapitre de son ouvrage technique, Writing Short Stories: A Writers’ and Artists’ Companion paru en 2014.

Cependant, cette résidence est une première et elle n’a alors aucune idée de la façon dont elle doit procéder et organiser son temps : “ Au tout début, ni l’Université ni moi ne savions vraiment dans quoi nous nous engagions et encore moins ce que nous pourrions tirer de cette expérience… on s’est jeté dedans sans vraiment savoir.” Elle sait seulement qu’elle est là pour observer et ne se pose aucun objectif de productivité. “En matière d’écriture je ne planifie jamais et je n’ai pas de calendrier. En réalité, le processus d’écriture est toujours présent dans ma tête, je n’ai pas besoin de l’organiser. Je cherchais seulement à nourrir mon inspiration”.

Elle a donc du improviser pour trouver sa place au sein du laboratoire, où elle ne disposait ni d’un bureau ni de tâche précise. Rapidement, elle décide d’approcher les chercheurs et se met à interviewer ceux qui l’acceptent, puis à assister à leur travail. Elle observe tout, la façon dont les chercheurs se comportent entre eux, la manière dont ils se parlent, et leur posent des questions précises. Elle veut connaitre le nom de leurs outils, de leurs machines, leur planning, la façon dont ils font avancer leurs recherches, comment ils abordent l’échec, l’ennui, l’absence de conclusion, et prend tout en notes.
Les visites du mercredi sont les plus fructueuses, puisqu’il s’agit du jour de la réunion d’équipe : tout le personnel du laboratoire se retrouve pendant une heure après le déjeuner et chacun fait le point sur l’avancée de son travail. Parfois, l’un d’entre eux fait une présentation plus formelle, d’autres fois, ils accueillent un chercheur invité pour une mini-conférence. Tania en profite pour absorber autant les connaissances scientifiques que l’ambiance générale, les attitudes de chacun, les anecdotes…

Au cours de cette année de résidence, Tania est contactée par BBC Radio 4 qui lui propose d’écrire un texte pour son programme littéraire régulier, Off the Page. La radio publique est un acteur majeur de la création littéraire en Grande Bretagne : elle diffuse des fictions quotidiennes et ses programmateurs n’hésitent pas à mettre en avant des auteurs peu connus ou hors système. Tania se met au travail et soumet sa nouvelle Experimentation, mettant en scène un biologiste qui tient un compte rendu froid et scientifique de l’évolution de sa relation naissante avec une collègue de laboratoire…inspirée de son séjour à l’Université de Bristol.

Ce sera pourtant la seule histoire qu’elle soumettra pendant tout le temps de sa résidence. Le passage du temps est nécessaire pour modeler des histoires et Tania avoue sans problème avoir laissé passer six ans avant même d’envisager la conception d’un recueil. Pendant ce temps, bien sûr, elle ne cesse d’écrire et de publier ses textes dans des revues. La majorité des histoires de Some Of Us Glow More Than Others, publié en 2017 (neuf ans après sa résidence), lui sont venues après une longue période d’incubation.

Elle utilise alors une technique très intéressante pour mettre de la distance avec les faits réels: “ Je prends deux évènements, deux souvenirs de cette période, qui ont a priori rien à voir l’un avec l’autre et je les rapproche pour voir ce qui se passe quand on les combine…c’est le seul moyen de pouvoir m’extraire de la réalité et rejoindre la fiction.” Son ambition n’est, en effet, ni d’écrire un journal intime ni de réaliser un reportage.

Beaucoup plus que comme un décor, elle utilise ses souvenirs comme un tremplin pour son imagination. Elle considère d’ailleurs que son passage au laboratoire lui a permis de dégager non pas les histoires mais les grands thèmes de son ouvrage : la question de l’incertitude, celle de l’échec…

L’éventualité d’une publication sous forme de recueil n’apparait pas avant mai 2015. Elle rencontre alors celle qui deviendra son agent littéraire – une profession plus répandue en Grande Bretagne qu’en France – Kate Johnson. Entre temps, Tania a bien publié un recueil de fiction en 2012 (My Mother Was An Upright Piano), mais c’est Kate qui l’encourage à rassembler ses nouvelles et micronouvelles scientifiques en un seul ouvrage. Tania plonge dans ses archives, ses notes et ses anciennes publications dans des revues et parvient à regrouper plus d’une quarantaine d’histoires qui formeront le corps de Some Of Us Glow More Than Others. Avec l’aide de Kate et de ses éditeurs chez Unthank Books, Tania procède à un fastidieux travail de classement et de sélection.

A l’ouverture du recueil, ce qui marque tout de suite le lecteur c’est cet arrangement ordonné en sections solides, en opposition avec la poésie mouvante qui fait pourtant le style des histoires de Tania Hershman. Il est important pour elle, non pas de diriger le lecteur, mais de l’orienter au sein de son monde surréaliste, où une bonne soeur nostalgique de ses cours de chimie peut côtoyer un préparateur hospitalier fasciné par sa collègue statisticienne. Cependant, le plan ne suit pas des thèmes mais plutôt des mots clés – et malgré la rectitude de ce classement, elle affirme avoir travaillé par instinct davantage que par raisonnement.

Il y a probablement autant d’expériences des résidences d’écriture qu’il existe de résidences elles mêmes, et le cas Tania Hershman est particulier sous bien des aspects. L’absence d’échange économique (elle n’a pas été payée, ni n’a payé pour observer son objet d’étude) , le temps 1 conséquent entre la résidence et un “résultat éditorial” (neuf ans), mais aussi la qualité exceptionnel des textes qui y figurent, donnent matière à réflexion. Le pire qui puisse vous arriver est de vous entendre dire non, ce qui est tout à fait inoffensifOui, il est primordial de laisser la possibilité aux écrivains de chercher et expérimenter sans attendre d’eux un résultat imminent ou quantifiable. Oui, le temps et l’incertitude sont des constantes frustrantes mais nécessaires à la qualité du travail, quel qu’il soit… une chose que les auteurs, eux mêmes, semblent parfois oublier.

Tania garde un excellent souvenir de son année d’écrivain en résidence et les histoires qui en sont nées ont beaucoup contribué à sa reconnaissance dans le monde littéraire britannique. De son point de vue, une résidence d’écriture donne à un auteur tout ce dont il a besoin pour écrire : un rythme régulier, un sujet d’investigation et des interlocuteurs enthousiastes. Elle est d’ailleurs à la recherche d’une nouvelle résidence dans le nord de l’Angleterre où elle réside dorénavant.
Elle conseille tout auteur ou artiste de tenter cette expérience, sans attendre qu’une position “officielle” se présente : “Allez démarcher des institutions qui vous intéressent, parlez de votre projet et montrez ce que vous savez faire. Le pire qui puisse vous arriver est de vous entendre dire non, ce qui est tout à fait inoffensif”.

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Bibliographie :
Nouvelles et flash fiction : Some Of Us Glow More Than Others, Unthank Book Writing
Short Stories : A Writers’ and Artists’ Companion, 2017 My Mother Was An Upright Piano, Tangent Books, 2012 The White Road, Salt Publishing, 2008 (recommandé par le Orange Award for New Writers)
Poésie  : Terms & Conditions, Nine Arches Press, 2017, Nothing Here Is Wild, Everything Is Open, Southword Editions, 2016 (2nd prize winner, Fool For Poetry Chapbook Contest)
Manuel technique : A Writers & Artists Companion: Writing Short Stories, co-écrit avec Courttia Newland, Bloomsbury, 2014 Anthologie I am because you are, co-édité avec Pippa Goldschmidt, Freight Books, 2015

Seule l’édition du recueil Some of us glow more than others a été soutenue par une bourse délivrée par Art Council England

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