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Le pays de la littérature qui apprend à ne plus lire

56 % des Français se déclarent lecteurs réguliers. C’est le niveau le plus bas depuis dix ans. Et si le vrai problème n’était pas les écrans, ni le manque de temps, mais la façon dont on enseigne la littérature depuis un demi-siècle ? Les Artisans de la Fiction lisent le dernier baromètre CNL — et posent la question que personne ne veut entendre.

  1. Un état des lieux qui devrait alarmer — et qui n’alarme pas assez

Le baromètre 2025 du Centre national du livre (CNL), réalisé par Ipsos auprès de 1 001 Français âgés de 15 ans et plus, livre des données dont la froide succession mérite qu’on s’y arrête. 56 % des Français se déclarent lecteurs réguliers, soit une baisse de 5 points par rapport à 2023 — un niveau historiquement bas depuis le lancement du baromètre en 2015. 63 % ont lu au moins 5 livres au cours des douze derniers mois, toutes catégories confondues, contre 69 % deux ans plus tôt, soit une chute de 6 points. Le temps consacré à la lecture chute de 10 minutes par jour par rapport à 2023, soit plus d’une heure perdue par semaine.

Les chiffres sont encore plus préoccupants lorsqu’on isole les jeunes générations. Chez les moins de 25 ans, la proportion de ceux qui ont lu au moins 5 livres recule de 7 points par rapport à 2023 et de 15 points par rapport à 2019, avec une chute du nombre moyen de livres lus de 8 volumes. Et 39 % des lecteurs estiment qu’ils lisent de moins en moins — un record absolu en 10 ans de mesure.

Ces chiffres sont importants. Mais ils ne sont qu’une surface. La vraie question n’est pas : combien lisent ? La vraie question est : pourquoi cette désaffection ? Et la réponse que le baromètre effleure sans jamais la nommer clairement pointe vers quelque chose que les professionnels du livre, les politiques culturels et le monde éducatif français refusent collectivement de regarder en face : nous avons construit, dans notre rapport institutionnel à la littérature, une machine à fabriquer des non-lecteurs.

  1. Le paradoxe français : une culture de la lecture qui tue la lecture

La France est l’un des rares pays au monde à disposer d’un ministère de la Culture dédié, d’un Centre national du livre disposant d’importants moyens de soutien, d’un réseau de librairies indépendantes parmi les plus denses d’Europe, et d’une tradition littéraire dont la réputation mondiale reste incontestée. Elle est aussi le pays où la lecture régulière recule depuis dix ans de manière continue, où les jeunes adultes désertent les romans, et où — fait significatif — les bibliothèques enregistrent une fréquentation en baisse de 5 points par rapport à 2023.

Ce paradoxe ne s’explique pas seulement par la concurrence des écrans. Il trouve une partie importante de ses racines dans la manière dont la littérature est transmise à l’école, puis dans le rapport symbolique que l’institution culturelle française entretient avec le livre.

On peut lire de nombreux livres et ne pas se considérer comme lecteur. On peut se définir comme lecteur sans avoir lu depuis des mois. Le baromètre du CNL mesure des comportements, mais derrière les comportements se cachent des représentations : ce que la lecture signifie, ce qu’elle exige, si elle est perçue comme un plaisir ou une obligation, une pratique libre ou une performance culturelle.

C’est précisément là que la pédagogie entre en scène — et que le bilan français devient difficile à soutenir.

  1. L’approche analytique comme repoussoir : le témoignage de la recherche

La France a construit son enseignement littéraire secondaire autour d’un exercice codifié : l’explication de texte, devenue lecture analytique dans les années 1980-1990, puis lecture expliquée dans les programmes les plus récents. L’intention initiale est légitime — former des lecteurs habiles, capables d’identifier les enjeux d’un texte, d’en percevoir les effets de style, d’en construire une interprétation argumentée.

Le problème est que cet exercice, tel qu’il a été pratiqué massivement dans les classes françaises, a produit un effet inverse à celui recherché. Voilà plusieurs années que la dérive techniciste qui préside progressivement depuis la fin du 19ème  à l’enseignement de la littérature est dénoncée. Les épithètes « analytique » et « méthodique » ont fini par l’emporter sur le mot « lecture », transformant le texte en « prétexte » : prétexte à définir tel genre, tel mouvement littéraire, à explorer tel procédé de style, tel fait de langue.

La recherche académique elle-même tire le signal d’alarme. Les différentes enquêtes sur la lecture des jeunes générations font plutôt état d’un échec de l’école à susciter le goût et l’intérêt pour la lecture en général et pour la littérature en particulier. La lecture analytique entend former un lecteur habile à répondre aux injonctions du texte, mais ce lecteur en tant que sujet n’a guère voix au chapitre — et du coup, bien souvent, l’élève ne s’investit pas dans sa lecture. La conséquence est cruelle et directe : la lecture de Molière au collège devient généralement le prétexte pour analyser les différentes formes du comique sans que les textes ne fassent plus rire personne, y compris l’enseignant.

L’universitaire Yves Ansel, cité dans la recherche collective PELAS (Pratiques effectives de la lecture analytique dans le secondaire, 2014–2020), résume le paradoxe dans une formule difficile à contester : « les statistiques sont formelles : si l’école apprend à lire, elle ne donne pas le goût de la lecture. » Et Bruno Viard, dans son essai de 2019 Enseigner la littérature par temps mauvais, précise le mécanisme : l’enseignement supérieur, qui forme les futurs enseignants de français, privilégie une approche dominée par la théorie et la technique et, par conséquent, trop éloignée de la vie.

Ce que cette tradition pédagogique a produit, c’est un lecteur scindé : d’un côté la lecture scolaire, analytique, contrainte, performative ; de l’autre la lecture personnelle, clandestine, honteuse si elle ne correspond pas aux canons.

Le baromètre CNL en enregistre les effets à distance. La lecture reste à 93 % une activité pratiquée principalement pour les loisirs — ce qui signifie que l’école n’a pas réussi à créer le pont entre plaisir et culture, entre désir de lire et lecture éclairée.

  1. La narration comme antidote : ce que la recherche internationale a compris

La rupture avec ce modèle est documentée et opérationnelle. Elle s’appelle, dans ses différentes déclinaisons, pédagogie narrative, ou plus précisément creative writing pedagogy : l’idée que transmettre la littérature, c’est d’abord transmettre les mécanismes de la narration, les rouages de l’histoire, la mécanique émotionnelle qui fait qu’un lecteur tourne les pages.

L’exemple le plus structuré et le plus diffusé est la méthode Storyline, développée à Glasgow à partir de 1967. Née dans le contexte du « Primary Memorandum » écossais de 1965 qui exigeait un curriculum intégré à l’école primaire, et élaborée au Jordanhill College of Education par une équipe emmenée par Steve Bell, Sallie Harkness et Fred Rendell, la méthode Storyline a émergé d’une collaboration entre formateurs et enseignants de terrain pendant plus de trente ans.

La méthode Storyline fonctionne comme un partenariat entre l’enseignant et les apprenants : l’enseignant conçoit la « ligne » — les chapitres de l’histoire — et les apprenants créent et développent l’histoire. Les élèves inventent des personnages, construisent des décors, résolvent des problèmes narratifs à l’intérieur d’un monde fictif qu’ils ont eux-mêmes bâti. Ce faisant, ils apprennent à lire, à écrire, à raisonner et à coopérer — mais dans un cadre où ils ont une raison de le faire, parce que quelque chose est en jeu pour eux dans l’histoire.

Une caractéristique clé de la méthode est la manière très positive dont elle prend appui sur les connaissances et l’expérience existantes des élèves.

Remarquable également, le degré d’implication des élèves, à la fois imaginatif et dans la résolution de problèmes concrets. La méthode est aujourd’hui largement utilisée en Écosse, dans les pays scandinaves, aux États-Unis, aux Pays-Bas, mais aussi dans de nombreux autres pays comme la Thaïlande, Hong Kong, Singapour, la Lituanie, la Grèce, la Turquie ou le Portugal.

La France est absente de cette liste. Ce n’est pas un hasard.

La méthode Storyline illustre une conviction pédagogique fondamentale que partagent les grandes traditions anglophones d’enseignement de l’écriture créative, des MFA américains aux ateliers d’écriture scandinaves : la narration est une compétence. Elle s’apprend. Elle s’enseigne. Elle produit des effets mesurables sur l’engagement des élèves, sur leur rapport à la lecture et sur leur capacité à construire du sens à partir d’un texte. Non pas parce qu’on leur a expliqué ce qu’est un modalisateur, mais parce qu’ils ont eux-mêmes éprouvé ce que signifie faire tenir une histoire.

  1. Ce que dit le baromètre CNL quand on le lit à l’envers

Les données du baromètre 2025 recèlent, lorsqu’on les examine attentivement, plusieurs signaux qui confirment cette analyse. La désaffection n’est pas uniforme. Les genres littéraires qui progressent ou résistent sont précisément ceux qui reposent sur les ressorts narratifs les plus explicites : le roman sentimental et la new romance bondissent de 14 points entre 2023 et 2025 pour atteindre 26 % des lectures ; les romans SF, fantastique et heroic-fantasy restent solidement ancrés, notamment chez les 20-34 ans. Les mangas représentent 19 % des lecteurs avec 44 % des moins de 20 ans qui en lisent.

Ces chiffres ne sont pas anecdotiques. Ils indiquent que le désengagement n’est pas un désengagement vis-à-vis de la narration — il est un désengagement vis-à-vis de la littérature telle que l’institution la définit et la transmet. Les jeunes Français lisent massivement des romans graphiques construits sur des arcs narratifs élaborés, des webtoons, des fan-fictions qui présentent parfois des structures dramatiques d’une sophistication remarquable. Ce qu’ils fuient, c’est la lecture comme performance culturelle — cette lecture qui exige qu’on lise ce qu’il faut, comme il faut, et pour en tirer ce qu’il faut.

Par ailleurs, le livre audio progresse significativement, notamment chez les grands lecteurs qui ont été les plus nombreux à en adopter l’usage. La narration orale, le podcast de fiction, la lecture à voix haute — toutes ces formes qui remettent l’histoire au centre de l’expérience — trouvent un public. Le problème n’est pas le livre. Le problème est la représentation du livre.

  1. L’approche artisanale des Artisans de la Fiction : désacraliser pour réconcilier

C’est dans cet espace que s’inscrit le projet des Artisans de la Fiction. Ce qui caractérise notre approche pédagogique, c’est précisément de renverser la hiérarchie implicite qui structure la transmission littéraire française : au lieu de partir du texte comme objet sacré dont il faut extraire le sens par la dissection analytique, on part de la narration comme activité humaine fondamentale, enseignable, pratiquable, perfectible.

Atelier de narration conduit par les Artisans de la Fiction à l’Hôtel de ville de Lyon durant Quais du Polar

Cette inversion n’est pas une simplification. C’est une fidélité plus grande à ce que la littérature est vraiment : une forme organisée d’expérience humaine transmissible. En apprenant à construire une histoire — à identifier son arc dramatique, à construire un personnage par ses choix et ses contradictions, à gérer la tension narrative, à doser l’information — l’écrivant apprend à lire autrement. Il reconnaît dans les textes qu’il lit les décisions que lui-même a eu à prendre. Il cesse d’être en position de consommateur ou de déchiffreur, et devient lecteur actif, complice de l’auteur.

C’est exactement ce que Tristine Rainer, dans Your Life as Story (Tarcher/Putnam, 1998), appelle « reading as a writer » — lire en tant qu’écrivain, c’est-à-dire lire en cherchant les mécanismes, les choix, les solutions aux problèmes narratifs que l’auteur a rencontrés. Cette posture transforme radicalement l’expérience de lecture, la rendant à la fois plus analytique et plus vivante. Elle est inaccessible à l’élève qu’on a formé exclusivement à détecter des figures de style dans des extraits canoniques.

L’approche artisanale repose sur un présupposé simple et radical : la narration est une compétence démocratique. Elle ne requiert pas de génie particulier, de sensibilité exceptionnelle ou d’appartenance à une classe culturelle prédestinée. Elle requiert de la méthode, de la pratique et un cadre pédagogique qui autorise l’erreur et valorise le processus. C’est pourquoi cette approche fonctionne avec des adultes — des professionnels, des retraités, des personnes qui ont quitté l’école depuis longtemps avec le sentiment que la littérature n’était pas pour eux — aussi bien qu’avec des enfants.

  1. Enfants et adultes : pourquoi la narration transcende les âges

Le baromètre CNL confirme ce que la sociologie de la lecture documentait depuis longtemps : les pratiques de lecture à l’âge adulte sont fortement corrélées aux expériences de lecture dans l’enfance et l’adolescence. Les 65 ans et plus sont les seuls à résister à la tendance générale, avec 74 % se déclarant lecteurs réguliers, en légère hausse. Ce sont les générations formées avant la généralisation des approches analytiques technicistes. La coïncidence mérite réflexion.

La méthode Storyline appliquée à l’école primaire démontre qu’il est possible de construire un rapport positif et actif à la narration dès les premières années de scolarisation, bien avant que la littérature ne soit présentée comme un objet d’étude distant.

La méthode Storyline part du principe que tout apprentissage est guidé par les connaissances et l’expérience antérieures de l’apprenant, et que les apprenants construisent leur propre sens à travers l’action et l’expérience. Les compétences du curriculum sont intégrées dans un contexte narratif signifiant. En travaillant ainsi, on ne sacrifie pas les apprentissages fondamentaux — on leur donne un contexte qui les rend désirables.

Pour les adultes, le mécanisme est symétrique mais part d’un point différent. Beaucoup arrivent dans les formation des Artisans de la Fiction avec un rapport fantasmé à la littérature : ils ont été convaincus, parfois dès le lycée, qu’écrire ne s’apprend pas, que les auteurs sont dotés d’un don, que la littérature leur était inaccessible. L’approche artisanale désacralise le texte sans le dévaluer. Elle montre que ce qui fascine dans un roman de Maupassant ou de Stephen King obéit à des principes de construction, reproductibles dans une certaine mesure, et donc enseignables anatomiquement. Cette révélation — que la littérature n’est pas une magie mais un artisanat très élaboré — est libératrice.

Elle l’est parce qu’elle redonne au lecteur une position de sujet. Il ne contemple plus le texte du dehors : il entre dedans, il comprend les choix, il apprends à partir du travail du narrateur. La désacralisation n’est pas une profanation — c’est la condition du vrai respect, celui qui naît de la compréhension plutôt que de la révérence intimidée.

  1. Ce que le baromètre ne peut pas mesurer — et pourquoi c’est l’essentiel

Le baromètre CNL mesure des comportements. Il compte les livres lus, les minutes consacrées à la lecture, les genres plébiscités, les modalités d’accès aux textes. Ce qu’il ne peut pas mesurer, c’est le rapport affectif et symbolique que les Français entretiennent avec la lecture — la charge émotionnelle qui s’attache à l’acte de lire, le sentiment de légitimité ou d’illégitimité culturelle qui conditionne l’entrée dans un livre.

Or c’est là que se joue l’essentiel. La lecture reste pratiquée à 93 % pour le loisir, et pourtant elle recule. Ce paradoxe s’explique par le fait que le loisir n’est pas exempt de représentations normatives : on peut « lire pour le plaisir » et ressentir simultanément que ce plaisir n’est pas le bon, que le livre qu’on lit n’est pas le bon, que la manière dont on le lit n’est pas la bonne. Ces représentations, la pédagogie analytique française les a contribué à installer sur plusieurs générations.

La réponse n’est pas de supprimer l’analyse. C’est d’en changer le point de départ. Partir du désir de raconter — quelque chose que tout être humain éprouve, à 7 ans comme à 70 ans — pour arriver à la compréhension de comment les grands textes fonctionnent : tel est le chemin que des décennies de pédagogie créative en Écosse, en Scandinavie et en Amérique du Nord ont démontré comme praticable et efficace. Tel est aussi celui que les Artisans de la Fiction cherchent à ouvrir dans le paysage français.

Le baromètre CNL sera republié dans deux ans. Il enregistrera, très probablement, une nouvelle érosion. Sauf si, entre-temps, quelque chose change dans la manière dont on pense la transmission de la littérature — non plus comme initiation à une culture déjà constituée, mais comme apprentissage d’un artisanat vivant.

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