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Votre style ne sauvera pas votre manuscrit – Glenn Tavennec (éditions VERSO, Seuil)


Vous êtes persuadé que la beauté de votre plume suffit à faire un bon roman ? Détrompez-vous. Dans une époque dominée par la redoutable « économie de l’attention », l’ego de l’écrivain est devenu son pire ennemi. Pour Glenn Tavennec, directeur de l’édition Verso, l’équation est implacable : un texte écrit sans générosité, pensé uniquement pour flatter le narcissisme de son auteur, n’a aucune chance de captiver un lecteur fatigué et sur-sollicité. Dans cet entretien à la franchise rare, l’éditeur pulvérise le mythe du génie solitaire au premier jet intouchable, pour nous plonger dans la réalité du travail d’équipe éditorial. De la nécessité vitale de la réécriture jusqu’au vrai danger qui guette l’industrie du livre (spoiler : ce n’est pas l’Intelligence Artificielle), préparez-vous à un électrochoc salvateur.

Dans le monde feutré de l’édition, on parle volontiers d’inspiration et de souffle. On parle plus rarement de « l’économie de l’attention » et de la « générosité envers le lecteur ». Pourtant, Glenn Tavennec, directeur des éditions Verso (Seuil), l’affirme sans détour : le temps du lecteur est devenu la ressource la plus rare et la plus disputée au monde. Dans ce contexte, l’écrivain ne peut plus se contenter d’être un artiste en quête de soi ; il doit devenir un artisan au service du plaisir d’autrui.

La fin de l’écriture narcissique : Écrire pour l’autre

Le premier mal identifié par Glenn Tavennec chez les auteurs refusés est le narcissisme littéraire. Beaucoup de manuscrits sont perçus comme des exercices de complaisance où l’auteur se regarde écrire au lieu de raconter.

« On sent que le texte qu’on lit était quelque chose qui était fait pour se faire plaisir en tant qu’auteur […] et qu’il n’y a pas cette espèce de connivence avec le lecteur, je veux dire de générosité vers le lecteur. Et je sens qu’il y a plutôt « regardez-moi écrire ça »: ça ne passera pas. »

La leçon pédagogique : Le texte n’est pas une fin en soi, c’est un vecteur de communication. Si l’auteur ne fait pas l’effort de tendre la main au lecteur, s’il ne pense pas à l’émotion qu’il veut susciter, le lien se rompt. La littérature populaire, telle que la défend Verso, exige une humilité radicale : l’auteur doit s’effacer pour que l’histoire puisse exister.

L’exigence de l’artisanat : « Faire du violon »

Glenn Tavennec compare souvent l’écriture à la musique classique. On ne monte pas sur scène sans avoir fait ses gammes pendant des décennies. L’idée que le talent dispenserait de la technique est, selon lui, la plus grande illusion des apprentis écrivains.

« J’ai fait, moi, presque 20 ans de violon avant de faire du violon. On apprend à faire du violon… Quand l’écriture n’est pas assez précise, on sent que le métier n’est pas là. »

Cette maîtrise technique ne sert pas à faire de « jolies phrases », mais à rendre l’immersion possible. Un auteur qui ne maîtrise pas ses outils (structure, rythme, caractérisation) finit par lasser le lecteur, car l’effort de lecture devient trop lourd. Dans l’économie de l’attention, toute friction technique est un motif d’abandon.

 L’Éditeur, « Partie Manquante » et Ingénieur du récit

Une fois le métier acquis et le manuscrit signé, le travail de réécriture commence. Glenn Tavennec déconstruit le mythe du manuscrit parfait livré par le « génie ». La collaboration entre l’auteur et l’éditeur est une phase d’ingénierie lourde.

« L’éditeur agit comme la part manquante de l’auteur. […] On n’est pas là pour écrire à sa place, mais on est là pour lui dire : « Attention, là ton personnage s’étiole, là tu as un ventre mou, là tu as oublié de nous faire voir le décor ». »

L’éditeur apporte la distance que l’auteur, par définition, ne peut pas avoir. Glenn Tavennec évoque des projets où le travail est titanesque :

« On a eu un texte où il y a eu 8 versions, et entre la version initiale et la version finale, il y a eu presque 200 000 signes rajoutés. »

Rajouter des signes n’est pas une punition, c’est un travail d’incarnation. L’éditeur pousse l’auteur à creuser les scènes, à donner de l’épaisseur aux figurants, à transformer une idée abstraite en une expérience viscérale.
La Dictature du Lecteur et la Guerre de l’Attention

Le sujet le plus brûlant abordé par Glenn Tavennec est la souveraineté absolue du lecteur sur le marché. Ce ne sont pas les éditeurs qui créent les modes, ce sont eux qui tentent désespérément de suivre le public.

« Le vrai marché, ceux qui tiennent le marché, c’est vraiment les lecteurs. […] Là, on voit actuellement une désaffection côté romance, là où tout le monde disait c’est là qu’il faut aller. Il y a eu tellement, tellement de textes ultra-similaires les uns aux autres que finalement les lecteurs sont en train de basculer vers autre chose. »

Cette volatilité du public est exacerbée par la fatigue numérique. Le véritable ennemi de l’écrivain n’est pas l’Intelligence Artificielle, mais le manque de temps de cerveau disponible.

« Aujourd’hui, le vrai problème, ce n’est pas l’IA. C’est l’économie de l’attention. Les grands lecteurs nous disent qu’ils lisent de moins en moins par manque de temps, par fatigue du quotidien. »


Si le lecteur a moins de temps, l’exigence envers l’auteur augmente. Chaque chapitre, chaque paragraphe doit justifier son existence. L’écrivain moderne ne se bat pas contre les autres livres, il se bat contre Netflix, contre Instagram et contre le sommeil de son lecteur. Pour survivre, le livre doit redevenir une main tendue, un espace de pur plaisir et d’incarnation totale.

Glenn Tavennec nous rappelle que le succès littéraire n’est pas un dû, c’est une conquête permanente qui demande de l’humilité, du travail et, par-dessus tout, un amour immense pour celui qui nous lit.

Si vous voulez vous former à l’écriture, nous vous recommandons nos formations suivantes :

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