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Accepter de trébucher pour maîtriser l’écriture


Refuser la technique par crainte de « dénaturer son art » est le symptôme premier de l’amateurisme. Dans cet entretien, Norman Jangot — romancier, scénariste et réalisateur audiovisuel — pulvérise le mythe de l’inspiration spontanée. Sa métamorphose en écrivain ne s’est pas faite par l’opération du Saint-Esprit, mais par une confrontation brutale avec les règles de la narratologie et l’architecture du scénario. Décryptage d’une méthode de travail où accepter de perdre l’équilibre est la seule condition pour apprendre à danser.

 Le complexe du mille-pattes ou le courage de la théorie

L’une des plus grandes résistances chez les jeunes auteurs face aux manuels de dramaturgie est la peur de la standardisation. Apprendre les règles de John Truby, Robert McKee ou Christopher Vogler viendrait prétendument brider la créativité. Norman Jangot, qui a fait de ces ouvrages ses boîtes à outils de chevet, balaye cette angoisse en convoquant la fable du mille-pattes citée par McKee.

« Le mec qui fait cette fable du mille-pattes, qui marche le long avec ses mille pattes sans problème et il n’a pas conscience qu’il a mille pattes. Mais le jour où il commence à se dire ‘mais attends, j’ai mille pattes !’ et il commence à se dire ‘mais comment je peux synchroniser mille pattes comme moi ?’ Et là, il tombe […] Là, il va commencer à réapprendre comment elles fonctionnent. Et après, dès qu’il aura appris, il pourra danser, il pourra sauter. »

Se plonger dans l’anatomie du récit, c’est accepter de perdre son assise intuitive. L’application d’outils théoriques provoque inévitablement une phase de maladresse, une chute nécessaire pour déconstruire ses mauvais réflexes. C’est cette mise en péril de l’ego qui permet de se relever avec des fondations narratives indestructibles. La technique ne normalise pas : elle libère le mouvement.

L’architecture du désir : refuser le jardinage chaotique

Pour opérer cette métamorphose, l’auteur doit cesser de se voir comme un jardinier contemplant la pousse aléatoire de ses intrigues. Norman Jangot revendique un positionnement clair : il est un architecte. Son processus d’écriture repose sur une planification stricte, fonctionnant par strates successives, où la prémisse et le thème déterminent l’action d’un personnage principal.

L’édifice ne peut tenir sans un travail mathématique sur le moteur du protagoniste. La création d’un personnage chez Jangot repose intégralement sur une dynamique de désirs conflictuels. Il oppose le désir conscient — la survie immédiate, la quête factuelle — au besoin inconscient, cette faille psychologique que le héros ignore lui-même mais dont il a cruellement besoin pour évoluer.

« C’est pourquoi qu’est-ce qu’il y a en lui ? Un truc qu’il sait pas, qu’il a besoin d’avoir pour évoluer, pour progresser. Et ça, normalement, c’est quelque chose qu’on doit développer petit à petit le long du truc et révéler à la fin. Et ça, il faut à tout prix pour moi en avoir conscience au début. »

Démarrer la rédaction sans avoir cimenté ces deux axes est un suicide narratif. L’auteur construit par blocs, conçoit sa fin dès les prémices, coule les fondations, applique le ciment, et ne polit la surface qu’en toute fin de processus.

La mécanique de la scène et la précision du message

L’héritage scénaristique de Norman Jangot, forgé par les retours implacables des décorateurs, acteurs et monteurs sur ses courts-métrages, lui a enseigné que chaque scène doit être une unité de conflit opérant un changement de valeur. Une situation initiale expose des forces contraires, s’achève par la victoire de l’une d’elles, et génère une nouvelle polarité qui force le lecteur à tourner la page.

Cette obsession de la mécanique n’est pas une coquetterie de formaliste. C’est le seul rempart contre l’incohérence thématique. L’époque contemporaine réclame des histoires mieux écrites et mieux maîtrisées, car un auteur qui balbutie ses outils laisse échapper son propre message.

« J’ai peur que si on ne maîtrise pas les outils de ce qu’on fait, j’ai peur que ce qu’on veuille dire nous échappe. […] Quand je fais des bêta-lectures de textes de gens qui n’ont pas utilisé ces outils, je leur dis factuellement : ‘Là, tu sous-entends ça en fait.’ Et il dit ‘Mais c’est pas ce que j’ai voulu dire !’ Oui, mais en fait, comme là tu dis ça avec ce personnage, c’est complètement incohérent. »

L’art de l’écrivain consiste donc à utiliser la structure rigoureuse de l’histoire comme un cheval de Troie. En maîtrisant l’architecture, l’auteur peut contrebander des concepts philosophiques complexes sous un vernis divertissant, emportant un lecteur qui aurait refusé l’aridité d’un essai théorique. L’écriture n’est pas un miracle spontané, mais un artisanat de l’ombre. Pour se métamorphoser en écrivain, il faut commencer petit, se frotter au format de la nouvelle pour comprendre le rythme, et accepter, enfin, d’apprendre à marcher avant d’espérer courir.

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