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Se fixer un nombre de mot à écrire chaque jour – Kang Ji-young 


Vous attendez l’inspiration pour écrire ? Vous vous bloquez « trois heures le dimanche » en espérant que ça vienne vous rendre visite ? C’est le meilleur moyen de ne jamais terminer votre manuscrit. La romancière sud-coréenne Kang Ji-young, riche de plus de vingt ans de carrière, écrit 1000 mots tous les jours depuis 20 ans. Découvrez comment se fixer une véritable règle d’or pour aller au bout de son roman.

Kang Ji-young : Vingt ans d’artisanat littéraire

Avant d’analyser sa méthode, il convient de situer l’autrice. Kang Ji-young n’est pas une théoricienne hors-sol, c’est une artisane prolifique de la littérature sud-coréenne. Avec plus de seize romans à son actif (alternant avec une aisance technique redoutable entre la première et la troisième personne), elle s’est imposée comme une voix majeure du thriller et du roman noir, traduite aujourd’hui en France.

Sa marque de fabrique ? Une subversion minutieuse des clichés. Refusant les stéréotypes (le tueur au blouson de cuir), elle n’hésite pas à placer des figures inoffensives et rassurantes, comme celle de la mère de famille, au centre de ses intrigues criminelles. Mais cette créativité n’a rien d’un accident heureux. Elle est soutenue par une éthique de travail implacable. Pour Kang Ji-young, la littérature n’est pas une question d’humeur, c’est une question de discipline.
La Règle d’Or : Compter les mots, pas les heures

Lorsqu’ils cherchent à s’imposer une routine, la majorité des jeunes auteurs raisonnent en termes de temps. Ils se disent : « Je vais écrire deux heures par jour ». Pour Kang Ji-young, cette approche est un piège structurel fatal.

« Le secret, ce n’est pas de se fixer des horaires de travail, mais de se fixer un volume de mots précis à atteindre. […] M’arrêter seulement après avoir atteint le nombre de mots que je me suis fixé… en vingt ans de carrière en tant que romancière, c’est une règle d’or que j’ai toujours scrupuleusement respectée. »

Pourquoi le chronomètre est-il un ennemi ? Parce qu’il autorise l’échec. L’autrice le démontre avec une logique imparable :

« Prenons un auteur qui décide de consacrer trois heures par jour à l’écriture. Un jour d’inspiration, il produira peut-être 500 ou 1 000 mots en un temps record. Mais les jours où l’inspiration n’est pas là, il restera bloqué devant sa page blanche. »

Rester assis trois heures à regarder son écran est peut-être une preuve de bonne volonté, mais cela ne produit aucun texte. La règle du volume (par exemple : écrire 1 000 mots par jour, que cela prenne une heure ou cinq heures) force le cerveau à s’activer. Elle transforme l’écriture, qui était une attente passive, en une action obligatoire. Cinq jours par semaine, l’autrice ne quitte pas son poste tant que son quota n’est pas atteint.
L’inconstance de l’auteur détruit le rythme du lecteur

La leçon technique la plus brillante de Kang Ji-young ne réside pas seulement dans cette discipline militaire, mais dans la raison d’être de cette rigueur. Ce quota n’est pas là pour flatter l’ego de l’écrivain : il est là pour protéger le lecteur.

« À terme, cette inconstance se ressentira et brisera le rythme pour le lecteur. »

 

King’s maker, un manga scénarisé par Kang Ji Young

C’est une notion de creative writing extrêmement pointue. L’énergie que vous mettez dans la rédaction de votre premier jet se transmet organiquement à la lecture. Si vous écrivez un chapitre dans la fulgurance (1 000 mots en une heure), puis le suivant dans la douleur (0 mot le premier jour, 200 mots laborieux le lendemain), votre récit va souffrir de graves problèmes de rythme. Il y aura des ventres mous, des accélérations artificielles, une disparité de ton. Le lecteur, sans savoir pourquoi, va « décrocher ».

S’imposer un volume quotidien constant, c’est lisser son énergie créatrice. C’est garantir au récit une respiration régulière et une tension dramatique homogène.

La réécriture quotidienne : Le véritable prix à payer

Atteindre son quota de mots n’est cependant que la moitié du travail. La méthode de Kang Ji-young intègre une seconde règle, tout aussi douloureuse : le retravail systématique et itératif de la veille.

« Je réécris énormément. Presque tous les jours… je relis le volume de texte que j’ai produit précédemment pour le retravailler. D’une certaine manière, c’est la phase la plus douloureuse du métier. Lire et relire sa propre histoire en boucle… pour y traquer les moindres failles, c’est un travail épuisant. »

Cette étape démolit définitivement le mythe du premier jet intouchable. La réécriture n’est pas une option que l’on réserve à la fin de l’année, une fois le manuscrit terminé. Elle fait partie de la routine quotidienne. C’est l’échauffement avant de s’attaquer au nouveau quota de mots.

L'adaptation en série du roman A shop for killers de Kang Ji Young

Conclusion : La discipline face à l’IA

Dans un monde où l’Intelligence Artificielle générative permet désormais de cracher des dizaines de milliers de mots en quelques secondes, cette discipline artisanale prend un sens philosophique nouveau.
Face à la perfection froide et instantanée de la machine, Kang Ji-young rappelle que « l’essentiel est de garder confiance en soi et en son récit ». Choisir de s’imposer un quota, d’affronter la page, de relire ses propres textes jusqu’à la nausée, ce n’est plus seulement une méthode de travail. C’est un acte de résistance artistique. C’est, comme elle le conclut elle-même, la promesse de raconter des histoires « de toutes ses forces, jusqu’à ses propres limites ».

Votre manuscrit mérite cette exigence. Fixez votre quota. Et ne vous levez pas avant de l’avoir atteint.

 

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