Un excellent sujet de non-fiction fait presque toujours un très mauvais roman s’il oublie l’artisanat de la structure narrative. Yannick Dehée, docteur en histoire, diplômé de Sciences Po et HEC, mais surtout fondateur de Nouveau Monde Éditions et éditeur visionnaire ayant importé en France la bible de la dramaturgie moderne, L’Anatomie du scénario de John Truby, l’affirme sans détours : sélectionner un manuscrit n’est pas une affaire d’érudition passive, c’est une traque impitoyable de la structure. Pour « Les Artisans de la Fiction », il démonte la mécanique du refus éditorial, l’art du retravail et les menaces existentielles qui pèsent sur la transmission du savoir à l’ère des algorithmes.
Le piège de l’expert : quand le fait historique étouffe la fiction
Le catalogue de Nouveau Monde Éditions s’est forgé sur un positionnement clair : le polar historique, le roman d’espionnage et le récit noir ancré dans le réel. Pourtant, le principal pourvoyeur de refus éditoriaux provient paradoxalement des experts les plus légitimes sur le papier. Universitaires, historiens, journalistes ou anciens professionnels du renseignement commettent tous la même erreur : penser qu’il suffit de savoir pour savoir raconter.
« J’ai été parfois amené à refuser, par exemple, des textes écrits par des anciens du renseignement français extrêmement vexés parce que tout ce qu’ils racontaient, ils l’avaient vécu, ils le savaient. Sauf que ça ne faisait pas un roman, ce n’était pas écrit ou parfois c’était écrit façon Gérard de Villiers, et ce n’est plus possible aujourd’hui. »
L’écriture d’un polar exige un rythme vif, des personnages denses et une mécanique capable de captiver immédiatement le lecteur dès la première page. Si le public recherche la pure restitution des faits historiques ou politiques, il se tourne vers un essai ou une production scientifique. L’apprenti auteur doit comprendre que la maîtrise documentaire n’est qu’un substrat de connaissances, pas une fin en soi. À l’inverse, maîtriser les codes sans substance condamne le texte à la banalité. La fiction exige que l’on respecte les mécanismes du genre tout en apportant une matière totalement neuve.

Les « séquences Wikipédia » : comment l’éditeur accompagne le texte
Lorsqu’un manuscrit franchit les barrières initiales de la sélection grâce à son univers et son intrigue, commence alors le véritable travail d’accompagnement et de nettoyage littéraire. Yannick Dehée traque ce qu’il appelle avec ironie les « séquences Wikipédia », ces moments où l’auteur, grisé par ses propres recherches, suspend brutalement l’action pour étaler sa science sur cinq pages, qu’il s’agisse de l’architecture de la Tour Eiffel ou d’un quartier de haute sécurité.
« Tu as appris des trucs et tu veux montrer que tu les sais, mais c’est pas le sujet. On n’est pas dans une thèse d’histoire, on est dans un polar. Donc ça, on te recommande fortement de le couper. »
Si un classique comme Balzac s’octroyait des digressions descriptives interminables, le polar contemporain impose une économie de moyens radicale : l’intrigue doit avancer en permanence. Toute information historique distillée doit impérativement posséder une utilité narrative ultérieure pour la résolution du récit. L’accompagnement éditorial consiste à forcer l’auteur à vulgariser la complexité sans jamais l’imposer comme un cheveu sur la soupe. Il s’agit d’expliquer des contextes pointus à un lecteur de vingt-cinq ans qui n’en a jamais entendu parler, de manière fluide et indirecte, à l’image du travail de l’historienne et romancière Dominique Manotti.

L’introduction de la méthode Truby : l’audace contre le scepticisme du milieu
Cette exigence de la structure et du métier narratif explique pourquoi Yannick Dehée est à l’origine d’un séisme discret mais majeur dans le paysage éditorial francophone : la publication en France de L’Anatomie du scénario de John Truby. Né d’une rencontre de hasard avec l’organisateur des séminaires de Truby, ce projet est né intuitivement d’une prise de conscience technique. Ayant étudié à UCLA, l’éditeur avait mesuré l’importance capitale de la dramaturgie américaine, là où le milieu français persistait à rejeter la technique au nom de l’inspiration pure.
« Très honnêtement, en général, quand un éditeur a un très gros succès avec un bouquin, il fait celui qui avait tout, tout prévu, tout imaginé. Non, je j’ai publié Truby en me disant On n’en vendra peut-être trois mille. On en a vendu beaucoup plus que ça. On a fini par vendre plus de livres de Truby que tous les autres pays réunis. »
Ce succès retentissant pulvérise l’idée reçue selon laquelle le public francophone refuserait les outils dramaturgiques rigoureux. Il prouve qu’un seul triomphe peut redéfinir un rayon entier et valide la philosophie des Artisans de la Fiction : la technique n’est pas une cage, c’est le moyen indispensable de donner vie à sa vision.

Le pillage algorithmique : l’IA face au défi existentiel de la non-fiction
Si la fiction littéraire de qualité reste protégée par la singularité de l’écriture humaine, le secteur de la non-fiction et de la recherche subit de plein fouet les attaques des intelligences artificielles. Yannick Dehée alerte sur un système prédateur où les modèles d’IA construisent des valorisations astronomiques en entraînant leurs systèmes sur de gigantesques bases de livres piratés, pillant sans vergogne le travail des historiens, universitaires et journalistes.
« On est aujourd’hui dans un système où les IA se développent à toute vitesse et construisent des valorisations astronomiques pour leur société, tout en pillant les ouvrages des chercheurs et des journalistes sans reverser un euro. Et par ailleurs, on voit tendanciellement les baisses des ventes de livres de recherche sérieux baisser de manière assez inexorable. »
Cette crise menace directement l’existence même du livre de recherche. Un document scientifique brut nécessite un travail éditorial de remaniement massif, de condensation et de réécriture pour devenir un livre accessible et structuré. En habituant les étudiants et le public à consommer des résumés générés en trois pages plutôt qu’à assimiler de grands ouvrages en profondeur, l’IA atrophie la culture générale et tarit l’appétit pour le livre. Face à ce défi existentiel où les technologies évoluent tous les six mois, la réponse doit être juridique et financière pour forcer l’indemnisation des créateurs et préserver la chaîne du savoir.

Conclusion : Rendre le réel comestible
Au-delà des nécessités vitales, l’être humain se structure fondamentalement par les histoires qu’il absorbe continuellement. Le polar du réel, loin d’être un simple divertissement morbide, remplit une fonction éminemment politique et démocratique : il permet de décrypter la complexité du monde, des mécanismes corruptifs mondiaux aux scandales de harcèlement en entreprise, là où l’actualité médiatique se chasse et s’oublie en permanence. La fiction offre la liberté de dire des vérités systémiques profondes sous le couvert de noms modifiés, contournant les lois sur la diffamation pour informer le lecteur. Raconter des histoires est un artisanat noble et un combat quotidien contre la désinformation numérique. L’écriture n’est pas une affaire de fioritures, c’est l’art de donner une forme digeste, mémorable et puissante aux dossiers les plus complexes de notre époque.

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