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La première phrase doit faire démarrer l’écriture – Oyinkan Braithwaite


Le mythe de la première phrase parfaite paralyse des milliers d’apprentis auteurs. Et si l’incipit ne servait pas à impressionner le lecteur d’emblée, mais simplement à « faire démarrer » l’écrivain ? Oyinkan Braithwaite, autrice du best-seller mondial Ma sœur, tueuse en série, pulvérise l’injonction à la perfection immédiate. Pour elle, la première phrase est un moteur de propulsion, pas une vitrine. Dans cette masterclass décomplexée et redoutablement pragmatique, elle nous explique pourquoi il faut accepter d’écrire dans le flou, laisser l’intrigue révéler la psychologie des personnages, et pourquoi votre expérience humaine brute sera toujours supérieure à la plus performante des Intelligences Artificielles.

Dans l’étude de la création littéraire, l’angoisse de la page blanche est souvent perçue comme un blocage psychologique. Pour la romancière nigériane Oyinkan Braithwaite, ce vertige initial se résout par une approche purement mécanique et cinétique de la narration. Autrice du best-seller mondial

Ma sœur, tueuse en série (nommé pour le Booker Prize) et de Cursed Daughters, elle possède une formation hybride, mêlant création littéraire et droit. Cette double approche se ressent dans son écriture : une précision redoutable alliée à une grande liberté organique.

Lors de son entretien avec les Artisans de la Fiction, Oyinkan Braithwaite a déconstruit le mythe de l’incipit parfait pour nous livrer une masterclass sur le pragmatisme créatif. Son postulat est clair : la première phrase n’a pas besoin d’être un chef-d’œuvre définitif, elle doit avant tout être un moteur.

L’incipit comme force de propulsion

L’une des erreurs les plus paralysantes pour un jeune auteur est de vouloir graver sa première phrase dans le marbre dès le premier jet. Braithwaite aborde l’incipit non pas comme une vitrine stylistique, mais comme un catalyseur d’énergie.

« Ma toute première phrase doit me propulser en avant, doit me donner envie d’écrire la phrase suivante. Elle doit en quelque sorte me plonger dans l’histoire de manière à ce que j’aie l’impression de pouvoir m’épanouir. »

Cette vision dynamique de l’écriture rappelle que le premier jet est avant tout un acte de mouvement. L’autrice accepte la nature provisoire de ce premier élan : « Ce ne sera peut-être pas la première phrase définitive. Ce ne sera peut-être pas le premier chapitre définitif, mais que ce soit le définitif ou non, j’ai besoin que le début initial soit quelque chose qui me propulse dans le récit. » C’est cette force de traction qui permet à l’écrivain de pénétrer dans son propre univers et d’initier le rythme de la narration.

La découverte organique : De l’intrigue au personnage

Contrairement aux auteurs « architectes » qui planifient chaque détail, Oyinkan Braithwaite revendique une méthode de découverte organique. L’histoire naît souvent d’un simple concept, d’un fragment narratif. Pour Ma sœur, tueuse en série, la matrice se résumait à une dynamique asymétrique : deux femmes, l’une belle et meurtrière, l’autre responsable du nettoyage.

C’est par l’acte d’écrire que les personnages acquièrent leur épaisseur ontologique.

« Je ne sais jamais tout dès le début de la création d’un personnage. J’en sais certaines choses, mais au fur et à mesure que j’écris, ils se dévoilent à moi. […] C’est un processus très lent et il faut vraiment se faire confiance en tant qu’artiste. »

Ce lâcher-prise exige une écoute attentive de la part de l’auteur. Le personnage gagne en autonomie jusqu’au moment où l’écrivain est capable d’anticiper ses réactions instinctives, jusqu’à avoir la sensation intime de pouvoir « reconnaître son personnage si on le voyait quelque part dehors ».

Le point de vue et la réécriture : L’artisanat de l’essai-erreur

Si l’élan initial est instinctif, le choix de la perspective narrative demande parfois un ajustement technique rigoureux. Braithwaite explique comment le choix du point de vue (POV) dicte la nature même du récit. Dans son premier roman, adopter le regard de la sœur aînée (celle qui subit et nettoie) permettait d’explorer les thèmes de la responsabilité et du devoir, plutôt que la simple psychopathie.

Cependant, trouver la bonne focale relève parfois de l’essai-erreur. Pour Cursed Daughters, elle a dû expérimenter un, puis deux, et finalement trois points de vue distincts avant de « saisir ce que l’histoire était censée être ».

Cette humilité technique se retrouve dans son approche de la réécriture. L’autrice admet volontiers ses angles morts lors du premier jet (notamment une tendance à privilégier le dialogue au détriment du décor). La réécriture consiste alors à « combler les lacunes », à ancrer physiquement la scène pour le lecteur : « Où sont-ils ? Dans quelle pièce sont-ils ? Qu’est-ce qu’ils touchent ? »

Singularité contre IA : S’appuyer sur l’expérience humaine

Dans un écosystème littéraire de plus en plus anxieux face aux tendances du marché et à l’émergence de l’Intelligence Artificielle, le conseil de Braithwaite est un retour salutaire à l’authenticité. Chercher à suivre la mode est un calcul voué à l’échec en raison de la lenteur inhérente au processus éditorial.

« Chacun d’entre nous a une vie et des perspectives uniques […]. Ce sont toutes ces petites nuances qui rendent les histoires intéressantes. Il faut apprendre à s’appuyer là-dessus, à faire confiance à son instinct. »

C’est précisément cette singularité humaine qui constitue le rempart ultime contre la génération textuelle par l’IA. Si la machine peut agréger des structures existantes, elle est incapable d’éprouver l’expérience humaine spécifique qui nourrit la grande littérature. Comme le souligne l’autrice avec un optimisme confiant : « On ne peut pas simuler une excellente écriture ». La maîtrise narrative naît de la persévérance, d’une culture littéraire éclectique (de la littérature blanche à la fantasy) et de l’irremplaçable vibration d’une voix humaine.

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