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L’incipit est une mystification ! Rosa Montero


Arrêtez d’attendre l’inspiration divine, la ténacité vaut bien plus que le talent ! Combien d’apprentis écrivains s’épuisent à ciseler un premier paragraphe faussement parfait, pour finalement abandonner leur roman au bout de cinquante pages ? La romancière espagnole Rosa Montero s’attaque aux mythes tenaces qui paralysent la création littéraire. Oubliez la figure romantique de l’écrivain foudroyé par le génie : écrire, c’est s’enfermer pendant des années pour « raconter des mensonges », douter de soi au milieu du gué, et surtout, accepter de perdre le contrôle conscient de son récit. Une véritable leçon d’humilité et de technique narrative qui remet la rigueur, le travail de réécriture et la ténacité au centre du jeu.

Rosa Montero est une figure incontournable des lettres espagnoles. Journaliste (longtemps rattachée au quotidien El País), essayiste et romancière multiprimée, elle a bâti une œuvre protéiforme, allant du récit intimiste à la science-fiction, toujours traversée par de profondes interrogations existentielles sur la mort, le temps et la condition humaine.

Lors de son passage aux Artisans de la Fiction, elle s’est livrée avec une immense générosité sur ses processus créatifs. Loin des méthodes rigides, elle nous invite à explorer une approche organique de l’écriture, où l’inconscient dicte sa loi, mais où l’artisanat structure l’ensemble.
Plan ou boussole : L’illusion du contrôle

Dans le monde de la création littéraire, on a coutume de diviser les auteurs en deux catégories : les « cartographes » (qui planifient tout) et les « explorateurs » (qui se laissent guider). Rosa Montero utilise une autre métaphore bien connue : la carte et la boussole.

« Le romancier cartographe est celui qui, avant de s’asseoir pour écrire, sait déjà tout ce qu’il va écrire, et celui qui avance avec une boussole est celui qui s’assoit sans savoir où il va. Je suis, et je pense que la plupart d’entre nous sommes ainsi, un mélange des deux. »

Chez Rosa Montero, la genèse d’un roman ne naît jamais d’un concept intellectuel, mais d’une fulgurance visuelle qu’elle nomme « le petit œuf ». Une image obsédante qui surgit à l’improviste. C’est à partir de cette étincelle qu’elle commence à prendre des notes, pendant parfois un an et demi, observant ses personnages agir de manière autonome avant même de tracer le moindre plan.
Le mythe du premier chapitre et la boussole de la fin

L’un des freins majeurs pour les jeunes auteurs est l’angoisse de la première phrase, le fameux incipit. Rosa Montero déconstruit cette injonction à la perfection immédiate :

« Il y a une mythification – stupide à mes yeux – de l’incipit. […] Cette sorte de mythification fait que beaucoup de romans commencent par un paragraphe stupide, artificiel, rigide, conçu pour surprendre, et qui fait que les gens disent : « Je commence par lire ce paragraphe et j’ai déjà envie de jeter le livre ». »

Pour elle, le premier chapitre est inévitablement « hésitant ». Il faut souvent écrire vingt ou trente pages pour trouver le ton juste, des pages qui seront presque toujours réécrites, voire supprimées.

Si le début est flou, la destination, elle, est une certitude absolue. La troisième chose qui lui apparaît lors de la conception d’un livre (après « le petit œuf » et « la musique » du texte), c’est la fin. Cette scène finale est le moteur qui permet de traverser le long désert de l’écriture : « Si tu n’as pas cette scène qui brille, si tu ne veux pas arriver là pour raconter cette fin, eh bien, peut-être que ton roman meurt en cours de route. »
La distance narrative : Écrire dans l’obscurité

L’écriture, selon Rosa Montero, exige un lâcher-prise radical. Citant Julio Ramón Ribeyro, elle rappelle que « mûrir en tant qu’écrivain, c’est perdre peu à peu le contrôle conscient de l’histoire ». L’auteur doit opérer une mort métaphorique de son ego pour devenir le médium de ses personnages.

Mais cette immersion psychologique (écouter les personnages secondaires pour vérifier que leurs actions ne sont pas « fausses ») s’accompagne d’une technique de révision impitoyable. Rosa Montero réécrit chaque jour le travail de la veille, puis reprend chaque chapitre, chaque partie. Une fois le premier jet achevé, le secret réside dans la mise à distance :

« Il est très important de laisser reposer ce premier jet […] Tu essaies d’oublier le roman pendant un mois ou deux au moins. C’est incroyable, car tu vois les défauts que tu n’avais pas vus il y a un an, et là, tu fais la dernière révision, qui est essentielle. »

Faire appel à des lecteurs de confiance (« qui ont les mêmes goûts littéraires que vous et savent dire ce qui ne fonctionne pas avec bienveillance ») devient alors indispensable pour combler l’inévitable perte de recul de l’auteur.
La musique du roman : Le choix crucial du narrateur

Pour Rosa Montero, un univers narratif arrive toujours avec une « musique », et cette musique impose un narrateur spécifique.

« Le narrateur est extrêmement important. Quand les gens se bloquent sur une histoire, je leur dis toujours de changer de narrateur, car généralement, changer de narrateur permet de continuer. »

Elle met en garde contre les facilités apparentes : la première personne est puissante mais « très difficile à bien utiliser » (surtout le « narrateur non fiable » à la Nabokov). Elle loue la flexibilité merveilleuse du discours indirect libre de Flaubert ou Henry James. Le choix du point de vue est le véritable socle de l’œuvre.

Écrire ce dont on a besoin, avec ténacité

Rosa Montero se définit, selon la typologie d’Isaiah Berlin, comme un « renard » (qui cherche de nouveaux horizons) plutôt que comme un « hérisson » (qui réécrit toujours le même livre). Pourtant, ses œuvres convergent toujours vers ses obsessions existentielles profondes. Son conseil est sans appel : « Tu dois toujours écrire le livre que tu as besoin d’écrire », et non celui destiné à plaire aux critiques ou aux académies.

Pour y parvenir, deux piliers sont nécessaires :

  1. Se respecter : « Si tu ne te prends pas au sérieux et que tu ne te respectes pas, personne ne le fera. » Organisez votre vie autour de l’écriture, sans pour autant exiger qu’elle vous nourrisse financièrement au début, sous peine de brider votre créativité.
  2. La ténacité : « J’ai connu des tas d’écrivains qui semblaient avoir un talent incroyable, mais qui n’ont rien fait […] La ténacité est un super-pouvoir et elle vaut bien plus que le talent inné. »

En somme, l’écriture d’un roman est un « délire contrôlé ». Une exploration organique de nos ténèbres intérieures, guidée par une discipline d’artisan.

Si vous voulez vous former à l’écriture, nous vous recommandons nos formations suivantes :

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