L’idée reçue voudrait que l’Intelligence Artificielle signe la mort des auteurs, balayant l’artisanat sous un tsunami de textes générés au kilomètre. C’est une vision de technocrate effrayé, pas celle d’un artisan. La véritable menace n’est pas que la machine écrive à notre place, mais que nous nous mettions à écrire comme des machines : sans aspérités, sans structure profonde, sans vision. Dans un entretien dense, Laurent Dorner, auteur du thriller d’anticipation L’homme, la femme, l’enfant et Alma, nous démontre comment la maîtrise impitoyable de la technique narrative et de la réécriture est notre meilleur pare-feu contre la standardisation algorithmique. Apprenons à utiliser le monstre comme un outil d’établi, sans jamais lui céder le plan de l’architecte.
Le mythe de la magie et le péril de la moyenne
Face à l’irruption des grands modèles de langage, la panique paralyse les apprentis auteurs. Pourtant, s’effondrer devant la puissance de calcul d’une IA, c’est oublier ce qu’est fondamentalement la littérature : un point de vue radical sur le monde, soutenu par une architecture cause-conséquence implacable.
« Si on utilise tous de l’IA pour écrire, on va tous produire la même chose sur le même ton et ça n’aura pas d’intérêt. Par contre, si on l’utilise pour avoir un regard extérieur, pour faire des recherches, pour discuter, échanger… avoir ce retour-là, ça permet de perfectionner. »
Laurent Dorner pose ici le seul diagnostic intellectuellement honnête. L’IA lisse les textes vers une moyenne statistique. Elle est incapable de fulgurance stylistique ou de véritables choix thématiques clivants. En revanche, pour la rétro-ingénierie et le crash-test narratif, elle s’avère redoutable. Refuser cet outil par pure posture technophobe est aussi stérile que de refuser d’utiliser un correcteur orthographique. L’auteur moderne doit soumettre ses premiers jets à la machine, non pas pour qu’elle les écrive, mais pour qu’elle pointe les failles de sa structure algorithmique interne : son récit. La paix avec l’IA s’obtient par la domination technique de l’auteur sur son propre texte.

L’architecture non-linéaire : là où le silicium échoue
L’une des grandes faiblesses des intelligences artificielles actuelles réside dans leur incapacité à gérer la mémoire à long terme et la complexité structurelle sur des centaines de pages. C’est exactement là que le romancier doit frapper. Dans son roman, Dorner ne se contente pas d’une linéarité paresseuse. Il construit par cycles narratifs, en alternant les points de vue pour manipuler la perception du lecteur.
« La temporalité a été remise en question par cette architecture narrative où je ne donne pas les pièces dans le bon ordre, volontairement, parce qu’on se souvient. (…) Et en recollant ces morceaux-là, je voulais que peu à peu, le lecteur soit emporté dans une direction ou dans l’autre et qu’il soit surpris. »
Cette mécanique de la rétention d’information et de la distribution du mystère, directement héritée de ses lectures d’Agatha Christie, exige une planification rigoureuse. L’intrigue dicte sa loi. Chaque chapitre doit être une pièce de puzzle imbriquée dans un rapport de cause à effet absolu. C’est ce travail d’orfèvre sur la chronologie et la subjectivité des personnages, validé par l’utilisation de fiches évolutives, qui crée une expérience de lecture qu’aucune IA ne peut générer de toutes pièces.
La méthode des « surcouches » : l’artisanat de l’épaisseur
L’écriture n’est pas un don divin qui jaillirait parfaitement du premier coup. C’est un travail de maçonnerie. Croire que le premier jet est sacré est le meilleur moyen de produire un texte plat, précisément le type de texte que l’on pourrait reprocher à une intelligence artificielle.
« En plus de ça, ce que j’essaie de faire à chaque fois, c’est des surcouches, c’est-à-dire qu’au-delà des réécritures normales, on réécrit, etc. C’est de rajouter une couche, peut-être avec un aspect narratif ou du point de vue d’un personnage, ou d’insister sur certains aspects (…) qui font qu’il y a une épaisseur au roman. »
Cette technique de la « surcouche » est fondamentale. Le premier jet sert à exister. Les réécritures successives servent à lier organiquement les éléments, pour que l’indice du chapitre 2 résonne intelligemment au chapitre 8. L’épaisseur narrative se construit de manière itérative, réfléchie, presque mathématique.
En définitive, se mettre en paix avec la menace de l’IA nécessite de revenir aux fondamentaux du métier et de la transmission. La narration sert à faire réfléchir, à bousculer les certitudes et à offrir un exutoire viscéral. La machine ne ressent rien, elle ne fait que simuler. Le romancier, lui, puise dans ses tripes et sa technique pour forger des récits hybrides, sans limites, guidé uniquement par l’obsession de son intrigue et la résolution finale de son protagoniste. Travailler son art, observer la mécanique des œuvres et remettre l’ouvrage sur le métier : c’est la seule réponse viable. L’IA est là, elle restera. À vous de devenir de meilleurs artisans.
Si vous voulez vous former à l’écriture, nous vous recommandons nos formations suivantes :








