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Réussir le début de son roman


La première phrase d’un roman n’est pas une introduction. C’est une promesse. Un contrat signé avec le lecteur avant même qu’il sache de quoi il s’agit. Et comme tout contrat, il engage les deux parties : l’auteur s’engage à tenir ce qu’il promet, le lecteur s’engage à suivre là où on l’emmène. La plupart des manuscrits ratés ne ratent pas leur milieu ni leur fin. Ils ratent leur début. Parce que leurs auteurs ont confondu l’ouverture avec la préparation — et servi le fonds de sauce à la place du plat.

« Le lecteur doit être immédiatement mis en tension. S’il est à l’aise au bout de trois pages, vous avez déjà perdu. » — Robert McKee, Story (Dixit) 

Ce que l’ouverture n’est pas

L’ouverture n’est pas une présentation. Elle n’est pas un résumé de ce qui va suivre. Elle n’est pas une description de l’environnement dans lequel « évolueront les personnages ». Elle n’est pas une scène de réveil, une scène de miroir, une scène de météo — sauf si cette météo brise quelque chose, sauf si ce miroir ment, sauf si ce réveil est le dernier.

Alice LaPlante l’énonce avec la netteté d’un couteau bien aiguisé :« Votre ouverture est votre contrat avec le lecteur. Elle établit le ton, la voix, le sujet, et le niveau d’attention que vous allez exiger. » Ce contrat est implicite, immédiat et irrévocable. Le lecteur le signe ou il ferme le livre.

Robert McKee, dans Story (Dixit), parle d' »incident déclencheur » — le moment où l’équilibre du monde de l’histoire est rompu de façon irréversible. Mais il précise quelque chose que les manuels de scénario répètent rarement : l’incident déclencheur peut être retardé. Ce qui ne peut pas être retardé, c’est le déséquilibre. La promesse d’un monde qui va basculer doit être présente dès la première page — même si le basculement n’arrive qu’au chapitre trois.

John Truby, dans L’Anatomie du scénario (Nouveau Monde éditions), ajoute une dimension que McKee effleure : l’ouverture doit exposer le besoin du personnage — pas forcément le déclarer, mais le rendre palpable. Le lecteur doit sentir, avant de savoir, que quelque chose manque. Que quelque chose est faux. Que quelque chose va se briser.

« Commencez le plus près possible de la fin. » — Kurt Vonnegut, Bagombo Snuff Box 

Trois ouvertures, trois contrats

Maupassant ouvre Une vie sur une image météorologique qui est aussi une grammaire narrative :

« Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la fenêtre, mais la pluie ne cessait pas. » — Guy de Maupassant, Une vie (1883)

Cette pluie n’est pas du réalisme normand. C’est un programme. Elle dit : quelque chose est retenu. Quelque chose attend. Jeanne attend — et elle attendra pendant tout le roman, de plus en plus immobile, de plus en plus seule. Le contrat est signé en une phrase : ce sera l’histoire d’une femme que le monde empêche de partir. Le déséquilibre est climatique avant d’être social.

Cameron ouvre Avatar sur une voix off d’un homme mort qui revient à la vie dans un corps étranger. L’impossible comme point de départ — mais un impossible technologique, donc crédible dans l’univers proposé. Le contrat : vous allez suivre un homme qui n’appartient nulle part, ni à son corps humain abîmé ni encore à sa nouvelle forme. L’errance identitaire est posée avant le premier plan de Pandora.

Oda ouvre One Piece sur une exécution publique. Pas une menace d’exécution. Une exécution. Gol D. Roger monte à l’échafaud et, au lieu de supplier, rit. Puis il dit :

« Vous voulez mon trésor ? Vous pouvez l’avoir. Je vous laisse le trouver. Il est a celui qui le découvrira. » — Eiichiro Oda, One Piece, chapitre 1 (traduction Glénat)

Le contrat avec le lecteur est le plus ambitieux de l’histoire du manga : je vous promets une quête dont la résolution prendra trente ans. Et des millions de lecteurs ont signé.

« La première phrase doit inviter le lecteur à entrer. La deuxième doit l’empêcher de sortir. » — Stephen King, Ecriture (Albin Michel)
Lire comme un écrivain — Quatre ouvertures à décortiquer

Kafka ouvre Le Procès (Gallimard) par une arrestation sans motif : « Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin. » Le contrat est : vous ne comprendrez jamais, mais vous ne pourrez pas partir. L’absurde est posé non comme atmosphère mais comme règle du jeu — le lecteur accepte, dès la première ligne, d’entrer dans un monde où la logique causale est suspendue.

Steinbeck ouvre Les Raisins de la colère (Gallimard) par un chapitre entier sans personnage — la terre, le vent, la poussière, avant les hommes. C’est une ouverture chorale, géologique, qui dit : ce roman est plus grand qu’une famille, plus grand qu’un État, c’est l’histoire d’un pays qui se dévore lui-même. Le contrat est d’une ambition démesurée — et Steinbeck le tient.

Toni Morrison ouvre Beloved (10/18) par trois mots : « 124 était une maison malfaisante. » L’adresse, le chiffre, le mot « malfaisante » appliqué à une bâtisse — tout dit la hantise avant de la nommer. Le contrat : il y a un mort ici, et ce mort n’est pas parti. Morrison n’explique pas. Elle installe.

García Márquez ouvre Cent ans de solitude (Points Seuil) par une phrase qui contient passé, présent et futur simultanément : « Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendía devait se rappeler ce lointain après-midi où son père l’avait emmené faire connaissance avec la glace. » La circularité du temps est le contrat — vous entrez dans un monde où le destin précède l’acte, où la mémoire est plus réelle que le présent.

« Une bonne ouverture est une question posée sans être formulée. Le reste du livre est la réponse. » — John Gardner, On becoming a novelist

Le type d’histoire et ce qu’il exige

Christopher Booker, dans The Seven Basic Plots (non traduit), identifie sept structures narratives universelles. Chacune exige un type d’ouverture différent — et confondre les deux est l’une des erreurs les plus fréquentes des apprentis écrivains.

La quête — dont relèvent Une vie, Avatar et One Piece — exige une ouverture qui rende le manque palpable avant de rendre l’objectif visible. On ne sait pas encore ce que le personnage cherche — mais on sent déjà ce qui lui fait défaut.
Affronter le monstreDracula de Bram Stoker (Milady), Frankenstein de Mary Shelley (Gallimard Folio) — exige une ouverture qui installe la menace avant le héros. Le danger précède le sauveur.

La tragédieMadame Bovary de Flaubert (Gallimard Folio), Anna Karénine de Tolstoï (Le Livre de Poche) — exige une ouverture qui rende le personnage immédiatement désirable et immédiatement condamné. Le lecteur doit aimer Emma avant de comprendre qu’elle est perdue.

Les trois erreurs d’ouverture les plus communes

La première : commencer par la météo sans enjeu. La pluie de Maupassant fonctionne parce qu’elle empêche Jeanne de partir — elle est dramatique. Une description de ciel bleu au-dessus d’une ville ensoleillée n’est pas une ouverture : c’est une carte postale.

La deuxième : commencer par un réveil. Sauf exception rarissime — et La Métamorphose de Kafka en est une, précisément parce que le réveil est déjà la catastrophe — la scène de réveil dit au lecteur que l’auteur ne sait pas encore où commencer son histoire.

La troisième : commencer par une présentation du personnage. « Marie avait trente-deux ans, les cheveux bruns et un caractère bien trempé. » Ce n’est pas une ouverture — c’est une fiche de personnage. Le lecteur n’a pas encore de raison d’aimer Marie, ni de raison de s’inquiéter pour elle.

« Ne racontez pas. Montrez. Et montrez d’abord ce qui est en train de se briser. » — Alice LaPlante, The Making of a Story

Si vous désirez vous former à la narration, et à l’écriture narrative nous vous recommandons les formations suivantes : 

 

 

 

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