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La mythologie, moteur secret de la pop culture


On croit vivre dans un monde désenchanté, rationnel, débarrassé de ses dieux. Puis on regarde autour de soi : Thor sauve l’univers dans des blockbusters, Kratos massacre l’Olympe dans les jeux les plus vendus de la décennie, une série Netflix ressuscite Zeus et Dionysos en costume moderne. Les vieilles divinités n’ont pas disparu — elles ont changé de temple. Elles règnent désormais sur la salle obscure, l’écran de jeu et la plateforme de streaming. L’Odyssée de Nolan n’est que la partie émergée d’un phénomène bien plus vaste : notre époque, qui se croit sans mythes, en produit et en consomme plus que jamais. Reste à comprendre pourquoi.

Le grand malentendu du désenchantement

Le sociologue Max Weber avait diagnostiqué le « désenchantement du monde » : la modernité aurait évacué le sacré, le magique, le mythique au profit de la raison calculante. L’intuition n’est pas fausse pour les institutions religieuses. Mais elle rate quelque chose d’essentiel : le besoin de mythe, lui, n’a pas disparu. Il a migré. Là où les sociétés anciennes trouvaient leurs récits fondateurs au temple, nous trouvons les nôtres au cinéma. Le triomphe de l’Odyssée de Nolan — meilleur démarrage mondial de sa carrière avec un poème de 3 000 ans — n’a rien d’un paradoxe. C’est la preuve que la faim mythologique est intacte.

Le sacré n’a pas quitté le monde. Il a seulement déménagé, du parvis de l’église au hall du multiplexe.

La Grèce, matrice inépuisable

Commençons par le foyer le plus évident. La mythologie grecque irrigue la pop culture avec une constance qui confine à l’obsession. God of War et surtout God of War Ragnarök (2022) ont fait de Kratos, demi-dieu vengeur, l’un des héros vidéoludiques les plus populaires du monde. La série Kaos (Netflix, 2024), avec Jeff Goldblum en Zeus névrosé, transpose le panthéon olympien dans un présent grinçant. Percy Jackson, en romans puis en série, initie toute une génération à l’Olympe. Pourquoi cette source ne tarit-elle pas ? Parce que les dieux grecs sont profondément, scandaleusement humains : jaloux, capricieux, amoureux, vindicatifs. Ce sont des personnages avant d’être des divinités — et un bon personnage ne se démode jamais.

Le Nord, réservoir de la fantasy

Déplaçons-nous vers les glaces. La mythologie nordique constitue l’autre grand gisement de la pop culture contemporaine. Le Thor de Marvel a fait d’Odin, Loki et le Ragnarök des noms familiers à des centaines de millions de spectateurs. Mais l’influence est plus profonde et plus ancienne : c’est dans les mythes scandinaves et germaniques que Tolkien a puisé pour Le Seigneur des Anneaux, matrice de toute la fantasy moderne. Les nains, les elfes, les anneaux maudits, la géographie même de la Terre du Milieu portent l’empreinte de l’Edda. Quand vous jouez à un jeu de rôle heroic-fantasy, vous priez, sans le savoir, dans un temple viking.

Au-delà de l’Occident : les mythologies qui montent

Voici le point aveugle qu’il faut crever. La pop culture mondiale ne puise plus seulement aux sources gréco-nordiques. L’afrofuturisme, porté au grand public par Black Panther (2018), a rouvert le trésor des mythologies africaines — le royaume du Wakanda mobilise un imaginaire qui dialogue avec les traditions ouest-africaines et notamment le panthéon yoruba, ses orishas, sa cosmologie. Et ce mouvement s’accélère : les récits du monde entier remontent à la surface, portés par des créateurs qui puisent enfin dans leurs mythes plutôt que dans ceux qu’on leur avait imposés. Le monomythe se pluralise ; le panthéon planétaire s’élargit.

Gilgamesh, l’ancêtre de tout le monde

Remontons à la source des sources. Bien avant Homère, l’Épopée de Gilgamesh (éd. française L’Épopée de Gilgamesh, trad. Jean Bottéro, Gallimard) — texte mésopotamien vieux de plus de quatre mille ans — racontait déjà l’amitié, la peur de la mort, la quête d’immortalité et le déluge. On y trouve, en germe, presque tous les motifs qui hantent encore nos écrans. Gilgamesh est le rappel humiliant et magnifique que nous racontons les mêmes angoisses depuis l’aube de l’écriture. La pop culture n’invente pas ses mythes : elle les hérite d’une chaîne ininterrompue de conteurs, dont le premier maillon connu grave ses vers dans l’argile.

Ce que notre re-mythologisation dit de nous

Pourquoi ce besoin, maintenant, avec cette intensité ? Une hypothèse : plus le monde devient technique, abstrait, gouverné par des forces qu’on ne voit pas — algorithmes, marchés, réseaux —, plus nous avons besoin de récits qui donnent un visage à ces forces. Le mythe fait exactement cela : il incarne l’invisible. Une pandémie, une crise climatique, une intelligence artificielle deviennent pensables quand on les raconte comme des monstres, des dieux, des Titans. La mythologie n’est pas une régression vers la superstition ; c’est une technologie cognitive pour affronter l’immense.

Northrop Frye rangeait le mythe au sommet de son échelle des modes narratifs : le récit où les êtres sont supérieurs en nature à nous et à leur environnement — le domaine des dieux. Nous n’avons jamais cessé d’y puiser, parce que le mythe fait ce qu’aucun rapport statistique ne fera jamais : il rend le monde habitable en le rendant racontable.

Alors non, les dieux ne sont pas morts. Ils ont troqué l’encens contre le pop-corn, l’autel contre l’écran IMAX. Et chaque fois qu’une salle entière retient son souffle devant le retour d’Ulysse, quelque chose de très ancien s’accomplit — le même geste qui, il y a trois mille ans, rassemblait les hommes autour d’un feu pour écouter un aveugle chanter la mer. Le feu a changé. Pas le besoin.

 

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