Il y a une idée si séduisante qu’elle est devenue une seconde nature pour quiconque s’intéresse aux récits : toutes les histoires du monde ne seraient, au fond, qu’une seule et même histoire. Un héros quitte son quotidien, franchit un seuil, affronte des épreuves, meurt symboliquement, renaît, et revient transformé. C’est le monomythe de Joseph Campbell, le fameux « voyage du héros », et il a conquis Hollywood au point d’en devenir la grammaire secrète. L’Odyssée de Nolan y colle à merveille. Mais justement : et si cette grille, à force de tout expliquer, avait fini par tout aplatir ? Et s’il fallait avoir le courage de dire que le monomythe est aussi une erreur ?

Le triomphe d’une belle idée

Rendons d’abord justice à Campbell. Dans Le Héros aux mille et un visages (The Hero with a Thousand Faces, 1949 ; éd. française Robert Laffont, coll. Bouquins), il compile mythes et légendes du monde entier pour en extraire une structure commune, qu’il baptise monomythe. Un mérite immense : il a rappelé que les récits humains dialoguent par-delà les cultures, qu’un conte inuit et une légende grecque peuvent partager une ossature.
George Lucas a revendiqué son influence pour Star Wars, et depuis, d’innombrables manuels de scénario ont fait du voyage du héros une recette. Quand une idée devient à ce point opérationnelle, c’est qu’elle capte quelque chose de réel.
Le problème n’est pas là. Le problème commence quand la belle idée devient un dogme.
Le coût caché de l’universel
Toute grille qui prétend tout expliquer se paie d’un prix : elle doit gommer ce qui dépasse. Pour faire entrer les mille récits de l’humanité dans un seul moule, Campbell a dû sélectionner, rogner, réinterpréter. Les histoires qui ne cadraient pas ont été forcées, ou ignorées. Et le moule qu’il a retenu n’est pas neutre : c’est celui d’un héros solitaire, masculin, conquérant, dont l’aventure est une ligne droite orientée vers un accomplissement. Une forme parmi d’autres, érigée en forme universelle.

Une théorie qui explique toutes les histoires finit par n’en écouter aucune vraiment.
C’est ici qu’intervient une voix dissonante et salutaire.
Le Guin et le sac au lieu de la lance
En 1986, Ursula K. Le Guin publie un court essai devenu culte, The Carrier Bag Theory of Fiction (éd. française La Théorie de la Fiction-Panier, éditions Terrestres, 2018). Elle y remarque une chose que personne n’avait osé formuler : la première technologie humaine n’était sans doute pas l’arme, mais le contenant. Non la lance qui tue à distance, mais le sac, le panier, le filet qui rassemble et rapporte. Or, dit-elle, nous racontons nos histoires comme si seule la lance comptait — le héros, le coup d’éclat, la ligne droite du conflit :
« La première invention culturelle fut probablement un contenant. » — Ursula K. Le Guin, The Carrier Bag Theory of Fiction, 1986
Le Guin propose une autre forme narrative : le récit-panier, qui ne fonce pas vers un but mais recueille, contient, entremêle des vies et des choses. Une histoire faite de collecte plutôt que de conquête. Ce n’est pas seulement une critique féministe du héros viril — c’est une révélation sur la pluralité des structures possibles. Le monomythe n’est pas la forme des récits ; c’est une forme, celle de la lance, qui a fait oublier toutes les autres.

Propp, ou l’autre manière de compter
Il existe une contre-modélisation plus ancienne et plus rigoureuse encore. Dans Morphologie du conte (1928 ; éd. française Seuil, 1965/1970), le formaliste russe Vladimir Propp analyse une centaine de contes russes et en dégage non pas un schéma unique, mais une grammaire de trente et une fonctions — des briques narratives qui peuvent se combiner de multiples façons.
La différence avec Campbell est philosophiquement décisive : là où le monomythe impose une trajectoire, Propp offre une boîte de Lego. La structure n’est plus un chemin obligé, mais un jeu de combinaisons. On passe de la fatalité à la liberté.
Le zeitgeist contre le héros unique
Or notre époque, précisément, se lasse du héros unique. La fatigue de « l’élu » — ce personnage prédestiné, seul contre tous — est devenue un lieu commun de la critique. En face montent des récits choraux, collectifs, éclatés. Everything Everywhere All at Once (2022), triomphe critique et public, prend le voyage du héros et le fait exploser en mille univers simultanés, portés par une mère de famille d’âge mûr — l’anti-élue par excellence. Le récit ne va plus d’un point A à un point B : il prolifère, se disperse, se recueille. C’est du Le Guin à l’écran. C’est le sac, pas la lance.
Cela ne veut pas dire que Campbell avait tort — cela veut dire qu’il n’avait pas seul raison. Le voyage du héros reste une structure puissante ; l’Odyssée de Nolan le prouve. Mais le croire unique, c’est se priver de tout un continent de formes narratives : les récits qui bifurquent, ceux qui tournent en boucle, ceux qui accumulent, ceux qui se racontent à plusieurs voix.
Apprendre à voir plusieurs squelettes
La vraie leçon est là, et elle est libératrice. Croire qu’il n’existe qu’une seule histoire, c’est comme croire qu’il n’existe qu’une seule façon de construire un bâtiment. Le monomythe est une magnifique cathédrale — mais qui voudrait vivre dans un monde où tous les édifices seraient des cathédrales ? Il y a aussi les maisons longues, les cercles, les labyrinthes, les paniers.
Connaître plusieurs structures, ce n’est pas relativiser jusqu’au vertige. C’est, au contraire, gagner en puissance : celui qui maîtrise la lance et le sac, la ligne droite et la boucle, le voyage du héros et la fonction de Propp, celui-là dispose d’un clavier au lieu d’une seule note. Et c’est peut-être la définition la plus juste de la maîtrise narrative : non pas connaître la formule, mais savoir qu’il n’y en a jamais qu’une seule sur la table — et savoir choisir.
Il n’existe pas une seule histoire. Il existe l’art, patient et transmissible, de savoir laquelle raconter.
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