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Pourquoi refait-on toujours les mêmes histoires ?


On l’entend à chaque reboot, à chaque suite, à chaque adaptation : Hollywood n’aurait plus d’idées. L’Odyssée de Nolan, tirée d’un texte trois fois millénaire, en serait la preuve accablante. Sauf qu’en creusant un peu, on tombe sur une vérité gênante pour les nostalgiques de l’originalité : refaire les mêmes histoires n’est pas une maladie du présent, c’est le fonctionnement normal du récit depuis qu’il existe des récits. Et si le recyclage, loin d’être une panne, était le moteur le plus vital de toute création ?

Il y a un reproche qu’on entend partout, et qui a l’élégance de sembler évident : Hollywood n’aurait plus d’idées. Suites, préquelles, reboots, adaptations — la machine à recycler tournerait à plein régime faute d’imagination. L’Odyssée de Nolan, adaptation d’un texte de trois mille ans, en serait la preuve éclatante. Sauf qu’en creusant un peu, on découvre une vérité gênante pour les nostalgiques de l’originalité : refaire les mêmes histoires n’est pas une maladie du présent. C’est le fonctionnement normal des récits depuis qu’il existe des récits. Et loin d’être une panne, c’est peut-être leur mécanisme le plus vital.

La paresse en procès

Posons d’abord l’accusation, parce qu’elle n’est pas absurde. Le film de Christopher Nolan, adapté du poème épique d’Homère vieux de 3 000 ans, a réalisé un lancement mondial de 264,1 millions de dollars — son meilleur démarrage planétaire. Dans le même mouvement, l’été 2026 aligne un cinquième Toy Story et un nouveau volet Super Mario. Le constat quantitatif est réel : une part écrasante des gros succès actuels repose sur des propriétés intellectuelles préexistantes.

Mais faire d’Homère un exemple de cette prétendue panne, c’est ne pas voir que l’Antiquité elle-même ne cessait de rejouer ses propres mythes. Les trois grands dramatuges grecs — Eschyle, Sophocle, Euripide — ont tous écrit leur version d’Électre. Personne, à Athènes, n’attendait qu’on lui apprenne comment finissait l’histoire d’Œdipe. Le public connaissait la matière par cœur ; ce qu’il venait juger, c’était le traitement. L’originalité de l’intrigue n’a jamais été le critère. Elle est une invention récente, et probablement un contresens.

On n’allait pas au théâtre pour découvrir la fin. On y allait pour voir comment ce poète-là, cette fois-là, allait s’y prendre.

 

Frye et la théorie du grand recyclage

Pour comprendre pourquoi les mêmes trames reviennent, le meilleur guide reste Northrop Frye. Dans Anatomy of Criticism (1957 ; Anatomie de la critique, Gallimard, 1969), le critique canadien propose une idée aussi simple que vertigineuse : la littérature n’imite pas d’abord la vie, elle s’imite elle-même. Les récits se façonnent à partir d’autres récits. Frye organise cette immense mémoire collective autour de structures récurrentes — il relie notamment les grands types d’intrigues au cycle des saisons : la comédie au printemps, la romance à l’été, la tragédie à l’automne, l’ironie et la satire à l’hiver.

Ce que Frye appelle des mythoi, ce sont ces matrices dans lesquelles chaque nouvelle œuvre vient se couler, qu’elle le sache ou non. L’écrivain n’invente pas à partir de rien : il puise dans un réservoir de formes héritées et les recombine. Ce n’est pas un aveu de faiblesse, c’est la définition même de l’acte littéraire. Une histoire totalement neuve, sans écho d’aucune autre, serait tout simplement illisible — nous n’aurions aucune prise pour l’appréhender.
Booker et l’obsession du retour

Christopher Booker, dans The Seven Basic Plots (2004), pousse le raisonnement jusqu’à un inventaire : selon lui, presque toutes les histoires que nous nous racontons se ramènent à sept schémas fondamentaux — vaincre le monstre, la quête, le voyage et le retour, la renaissance, et quelques autres. L’Odyssée incarne la Quête (quête du retour à Ithaque), combinée de Voyage et Retour + Affronter le Monstre. Mais le plus frappant, c’est de constater à quel point ce même schéma irrigue des œuvres qui n’ont, en apparence, rien à voir avec Homère.

Prenez O’Brother (2000) des frères Coen : une transposition assumée de l’Odyssée dans le Sud américain de la Grande Dépression, sirènes et cyclope compris, jusqu’au titre qui renvoie explicitement au poème. Prenez Le Magicien d’Oz, prenez Le Seigneur des Anneaux, prenez Interstellar du même Nolan : à chaque fois, un être quitte son monde, affronte l’inconnu, et la question du retour devient le cœur battant du récit. Le schéma ne s’use pas parce qu’il répond à quelque chose de trop profond pour lasser : l’expérience humaine du départ et du manque.

Ce que le recyclage dit de nous

Reste la vraie question, celle qui échappe au procès de paresse. Si nous refaisons les mêmes histoires, ce n’est pas seulement parce que les studios sécurisent leurs investissements — même si c’est vrai. C’est parce qu’une société se raconte en boucle ce dont elle a besoin d’entendre. Chaque époque reprend les vieilles trames pour y loger ses angoisses du moment. L’Odyssée de 2026 n’est pas celle des aèdes archaïques : elle parle à un monde saturé d’écrans, hanté par la question du retour à quelque chose de réel, tourné vers un héros faillible plutôt que triomphant.

Le recyclage n’est donc pas le contraire de la création. Il en est la condition. On ne fait du neuf qu’avec du connu, en déplaçant l’accent, en changeant l’éclairage, en confiant la vieille histoire à une sensibilité nouvelle. La matière est commune ; le geste, lui, est toujours singulier. Et ce geste — savoir quoi garder, quoi tordre, quoi trahir — porte un nom qu’on préfère souvent taire, parce qu’il fait moins rêver que l’inspiration : c’est un savoir-faire.
La prochaine fois qu’on vous dira qu’« ils n’ont plus d’idées », vous pourrez répondre qu’ils n’en ont jamais eu de complètement neuves — et que ce n’est pas le problème. Homère non plus n’avait rien inventé. Il avait juste su, mieux que tout autre, refaire.

Homère n’a peut-être jamais existé (et c’est encore mieux)

Poussons le clou plus loin, jusqu’à l’endroit qui fait vaciller. Nous parlons d’« Homère » comme d’un homme — un aveugle génial penché sur son œuvre. Or la recherche moderne a largement dissous cette figure. Depuis les travaux fondateurs de Milman Parry dans les années 1930, poursuivis par son élève Albert Lord, on sait que l’Iliade et l’Odyssée portent toutes les marques d’une composition orale. Parry avait repéré dans le texte une profusion de formules et d’épithètes répétées — « l’aurore aux doigts de rose », « Ulysse aux mille ruses » — qui sont les outils typiques des bardes pour composer et mémoriser en direct de très longs poèmes. Pour le vérifier, Parry et Lord sont allés enregistrer des chanteurs épiques encore vivants dans les Balkans, capables d’improviser des milliers de vers à partir d’un stock de tournures héritées. Leur conclusion a transformé la discipline : ces épopées ne sont pas l’invention d’un homme, mais l’aboutissement d’une tradition orale vieille de plusieurs siècles, affinée de génération en génération avant d’être fixée par écrit.


Le consensus actuel s’est stabilisé sur une position d’une honnêteté salutaire : « Homère » est reconnu comme l’auteur présumé des deux poèmes — une formule qui admet franchement qu’on ignore, et qu’on ignorera peut-être toujours, si une seule personne ou une tradition vivante tout entière les a composés. Certains vont jusqu’à suggérer que le nom même pourrait avoir désigné une fonction plutôt qu’un individu. Loin d’affaiblir notre propos, ce mystère le couronne : celui qu’on cite comme le poète originel par excellence est peut-être le nom qu’on a donné, après coup, à un collectif de conteurs recyclant inlassablement la même matière. L’inventeur supposé de la littérature occidentale serait, à la lettre, l’incarnation du recyclage.

Le premier des auteurs n’était peut-être pas un auteur, mais une tradition qui avait trouvé un nom.

 

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