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Lisez Mariana Enriquez !

Par : Julie Fuster


À l’occasion de son passage à Lyon pour le Littérature Live Festival, Les Artisans de la Fiction mettent à l’honneur écrivaine Mariana Enriquez dont nous admirons le travail depuis longtemps.
Née en Argentine en 1973, Mariana Enriquez a publié de nombreuses fictions dont deux sont traduites en français par Anne Plantagenet pour Les Éditions du Sous-Sol. Il s’agit du recueil de nouvelles « Ce que nous avons perdu dans le feu », et du roman-fleuve « Notre part de nuit », finaliste de l’International Booker Prize 2021. C’est ce dernier roman que Mariana Enriquez vient défendre lors du festival de littérature lyonnais et sur lequel nous aurons le plaisir de l’interviewer, le mercredi 18 mai, en public.

Le nom de Mariana Enriquez vous dit peut-être quelque chose ? Et c’est normal, nous avions déjà interviewé l’autrice argentine lors de sa venue en France en 2017, une interview retranscrite ici. Alors, pourquoi aimons-nous autant le travail de Mariana Enriquez ? Et pourquoi devriez-vous la lire, si vous n’avez pas déjà eu la chance de le faire ?

 

Des émotions puissantes

Si on devait classer le travail de Mariana Enriquez, on serait tenté de parler d’horreur sociale. D’ailleurs, l’écrivaine évoque Stephen King comme l’un de ses grands modèles d’écriture. Et tout comme le maître américain, l’horreur de Mariana Enriquez ne flirte jamais avec l’indécence ou la pure fascination morbide. Au contraire, on trouve chez Mariana Enriquez une capacité à plonger le lecteur dans des histoires simples, presque universelles : une femme s’inquiète du sort d’un enfant des rues, une jeune mariée regrette son engagement, un guide touristique se questionne sur son rôle de jeune père… Des situations faciles à appréhender, qui nous concernent tous, et qui prennent inexorablement un tournant étrange, parfois horrifique, parfois plus drôle, qui ne laisse personne indifférent.

Si vous n’êtes pas familier du genre ou que vous n’êtes pas attiré par la violence : ne vous éloignez pas du travail de Mariana Enriquez ! La tension qui règne dans ses histoires est ménagée par une main de maître, et ne cherche pas le malaise facile. Ces histoires creusent bien plus loin dans l’inconscient collectif et montrent habilement qu’une part de monstruosité existe en chaque individu, ainsi qu’une part d’irrationalité qu’il faut souvent admettre, à défaut de comprendre.

 

On en ressort à la fois ébahi et fasciné, comme d’une sorte de cauchemar dont on se plait au réveil à explorer le souvenir, soulagé que cela ne soit pas arrivé « vraiment ». 

Des personnages universels et surprenants

« Ce que nous avons perdu dans le feu » s’ouvre sur une citation d’Emily Brontë (« I wish I were a girl again, half-savage and hardy, and free » /  » J’aimerais être à nouveau une fille, à moitié sauvage et rustique, et libre. « ). Et la lecture des ouvrages de Mariana Enriquez révèle une capacité à créer des personnages à la hauteur de l’écrivaine anglaise. Grâce à son écriture précise et son immense maitrise des genres littéraires, Mariana Enriquez permet à son lecteur de « reconnaitre », de « voir » ses personnages avec une efficacité folle, parfois en quelques lignes seulement :

« Tous les jours, je pense à Adela. Et si son souvenir ne surgit pas au cours de la journée – taches de rousseur, dents jaunes, cheveux blonds trop fins, moignon à l’épaule, bottines en peau de chamois – il revient la nuit, quand je rêve. »

Voici le premier paragraphe de « La Maison d’Adela ». Voyez comment Mariana Enriquez joue avec l’archétype horrifique de la petite fille angoissante que l’on retrouve dans de nombreux films et romans. Ce personnage, le lecteur se le figure avec précision en quelques secondes. Mais bien entendu, Mariana Enriquez ne fait qu’utiliser et jouer avec cette efficacité, et la nouvelle emporte Adela, son jeune admirateur et la narratrice vers une intensité dramatique à mille lieues de celle à laquelle le lecteur s’attend. Comme chez Emily Brontë, les personnages de Mariana Enriquez sont efficaces, et pourtant, ils n’ont rien d’ordinaire ou de cliché. Leur intensité, leur sensibilité nerveuse, leur férocité et leur étrangeté en font des personnages fascinants qui accrochent le lecteur jusqu’à la dernière page.

La fluidité de l’écriture

Alors oui, Mariana Enriquez maîtrise les codes de la fiction – et en particulier ceux de la littérature noire – et joue avec ces codes avec une grande dextérité. Mais elle n’est pas seulement un maître de l’angoisse. L’autrice manipule une langue littéraire d’une puissance rare – que la traduction française d’Anne Plantagenet met en valeur de façon admirable.

En apparence, l’écriture paraît simple. Rien de plus facile que d’entrer dans un texte de Mariana Enriquez : vous ne butez pas sur une grammaire grandiloquente ou un style tarabiscoté. Sa grande conscience de ses territoires d’écriture lui permet de viser juste et clair, à chaque fois.

« Ma famille pense que je suis cinglée parce que j’ai choisi de vivre à Constitucion, dans la maison de mes grands-parents paternels, un bloc de pierres et de portes en fer peintes en vert, rue Virreyes, avec des motifs Art déco et de vieux azulejos au sol ».

L’écriture est donc dense, mais elle va droit au but et crée des images puissantes qui convoquent nos sens.

« La mère de l’enfant sale souffla, et j’eus un haut-le-coeur à cause de son haleine, qui sentait la faim, le sucre et le pourri comme un fruit au soleil, mélangés à l’odeur médicale de la drogue et à celle, infecte, du cramé ; les junkies puent le caoutchouc brûlé, l’industrie toxique, l’eau polluée, la mort chimique. »

L’immersion est totale. Même pour qui n’a jamais mis un pied sur un trottoir argentin ou n’est pas connaisseur des drogues de synthèse. L’art de l’écriture de Mariana Enriquez se situe là : sa langue est si fluide qu’elle nous emporte avec facilité dans des lieux où nous ne sommes jamais allés, dans des situations que nous n’avons pas vécues, et que, pourtant, nous avons l’impression de reconnaître.

Nous espérons que vous vous plongerez avec plaisir dans les histoires de Mariana Enriquez. Mais même si vous n’avez pas eu l’occasion de la lire, nous vous invitons vraiment à venir l’écouter et la rencontrer lors de son interview en public, ce mercredi 18 mai à 16h30, à l’occasion du Litterature Live Festival. Lionel Tran l’interrogea longuement sur la construction et l’écriture de son nouveau roman, « Notre part de nuit », où l’autrice déploie toute sa maitrise sur 800 pages fascinantes.

Nous vous invitons également à lire la passionnante interview de Mariana Enriquez que nous avions réalisés à propos du recueil de nouvelles « Ce que nous avons perdus dans le feu ».

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