Pendant que l’Occident vénère Ulysse, l’autre bout de l’Eurasie a produit, en toute indépendance, son propre monument du voyage épique — et il se pourrait bien qu’il soit aujourd’hui plus vivant, plus prolifique, plus mondialement diffusé que celui d’Homère.

Son héros n’est pas un roi rusé mais un singe insolent, né d’un rocher, capable de voler sur un nuage et de tenir tête au Ciel lui-même. Son nom est Sun Wukong, et le récit qui le porte, La Pérégrination vers l’Ouest, irrigue aujourd’hui Dragon Ball, One Piece et Black Myth Wukong, l’un des plus grands succès du jeu vidéo mondial. La question que pose ce parallèle est vertigineuse : et si le grand voyage initiatique n’était pas un héritage transmis, mais une forme que l’esprit humain réinvente partout, seul ?
Un chef-d’œuvre méconnu en Occident
Rendons d’abord à ce texte sa juste place. La Pérégrination vers l’Ouest (Xiyou ji), attribué à Wu Cheng’en et composé au XVIᵉ siècle, est l’un des « quatre livres extraordinaires » de la littérature chinoise classique. En français, on dispose de la traduction intégrale d’André Lévy, publiée dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard, 1991). Le récit raconte le pèlerinage du moine Xuanzang parti chercher les textes sacrés bouddhiques en Inde, escorté par trois disciples surnaturels, dont le fameux roi-singe Sun Wukong. Le noyau est historique — un vrai moine fit vraiment ce voyage au VIIᵉ siècle — mais les conteurs s’en emparèrent pendant des siècles pour y greffer fantômes, démons et prodiges, jusqu’à ce qu’un compilateur rassemble cette masse en une œuvre unique.

La même architecture, inventée ailleurs
Voici ce qui doit nous arrêter. La Pérégrination vers l’Ouest partage avec l’Odyssée une structure profonde, sans qu’aucun contact historique ne puisse l’expliquer. Un voyage semé d’épreuves ; une succession d’épisodes où le héros affronte tour à tour des créatures monstrueuses ; une structure-cadre qui permet d’enfiler les aventures comme des perles ; un but lointain qui tend tout le récit. C’est le schéma de la «Quête» de Christopher Booker, mais orienté vers l’Ouest bouddhique plutôt que vers Ithaque.
Deux civilisations qui ne se connaissaient pas ont bâti, chacune de son côté, la même cathédrale narrative. Le plan ne fut copié nulle part : il était dans l’air que respire tout conteur.
Cette convergence est une bombe théorique. Elle suggère que certaines structures narratives ne sont pas des inventions culturelles particulières, mais des formes quasi universelles — des manières dont l’esprit humain organise spontanément l’expérience du départ, de l’épreuve et de la transformation. Vladimir Propp aurait reconnu ses fonctions ; Booker, ses archétypes. La grande différence, c’est que là où Ulysse veut rentrer, Sun Wukong et ses compagnons veulent atteindre — le mouvement est inversé, mais la mécanique des épreuves en chaîne est identique.

Sun Wukong contre Ulysse : deux ruses, deux mondes
Le contraste entre les deux héros est aussi éclairant que leur ressemblance structurelle. Ulysse est la ruse humaine par excellence : sans pouvoir surnaturel, il triomphe par l’intelligence, le mensonge, la patience. Sun Wukong, lui, est une force cosmique indisciplinée : il possède 72 transformations, un bâton magique, l’immortalité — et son arc n’est pas le retour au foyer mais l’apprentissage de la discipline, la domestication de sa propre démesure au service d’une quête spirituelle.
Là où l’Odyssée raconte l’homme qui veut retrouver sa place, La Pérégrination raconte le rebelle qui doit apprendre l’humilité. Deux visions de l’héroïsme, deux cultures : l’individu grec qui reconquiert son royaume, et le turbulent chinois qui s’intègre à un ordre plus grand que lui. La structure est jumelle ; la morale, opposée. C’est exactement ce qui rend la comparaison si riche : elle isole ce qui, dans une histoire, relève de la forme universelle et ce qui relève du sens culturel.

L’ADN d’un continent pop
Voici maintenant le point qui doit intéresser quiconque observe la pop culture d’aujourd’hui : La Pérégrination vers l’Ouest est l’un des récits les plus féconds de la planète. Son roi-singe est l’ancêtre direct de Son Goku, héros de Dragon Ball — le nom même de Goku est la lecture japonaise de Wukong, et son nuage volant, son bâton extensible viennent en droite ligne du roman. On retrouve son ombre dans l’esprit d’aventure et la démesure joyeuse de One Piece. Et en 2024, le jeu vidéo Black Myth: Wukong, directement tiré du roman, est devenu un phénomène mondial, écoulé à des dizaines de millions d’exemplaires et hissant la mythologie chinoise au rang de superproduction planétaire.

Autrement dit : pendant que l’Occident (re)découvre son Odyssée en IMAX, l’imaginaire mondial est déjà massivement irrigué par l’Odyssée chinoise, souvent sans que le public sache d’où viennent ces images. Le roi-singe a conquis le monde en catimini, à travers le manga et le jeu vidéo, avant même que la plupart des Occidentaux n’aient lu son nom.

Ce que la convergence nous enseigne
Que retenir de ce face-à-face entre Ithaque et l’Ouest bouddhique ? D’abord, une leçon d’humilité : l’Odyssée n’est pas le grand récit de voyage de l’humanité, mais un grand récit de voyage parmi d’autres, également puissants, nés ailleurs. Ensuite, une leçon de méthode : quand deux cultures sans contact inventent la même structure, c’est que cette structure touche à quelque chose de fondamental dans la façon dont nous donnons forme à l’expérience. Elle n’est pas arbitraire. Elle s’étudie, se décompose, se comprend.

Et c’est peut-être là le plus stimulant. Si le schéma du grand voyage surgit spontanément à Athènes comme en Chine, c’est qu’il obéit à des principes — et ce qui obéit à des principes peut s’apprendre, se transmettre, se remployer. Le roi-singe et le roi d’Ithaque ne se sont jamais rencontrés. Ils ont pourtant, chacun de leur côté, découvert la même vérité : qu’une grande histoire est un voyage dont chaque étape est une épreuve, et chaque épreuve, une transformation. Reste à savoir la construire. Cela, aucune frontière ne l’a jamais empêché de s’enseigner.
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