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Utiliser l’IA sans écrire avec — Maxime Girardeau


En septembre, un premier roman couronné par le prix du roman Fnac a été retiré de la sélection Goncourt, soupçonné d’avoir été écrit par une machine. Depuis, le monde du livre traque la prose synthétique comme Salem traquait les sorcières. Maxime Girardeau, lui, publiait dès 2024 un thriller dont l’un des personnages parle avec les mots exacts de ChatGPT : imprimés en italique, annoncés dès la première page, jamais retouchés. Le livre s’appelle Je te mens. C’est peut-être le roman le plus honnête de la saison.

Le gamin du CDI

Maxime Girardeau n’a jamais pris un cours d’écriture. Il le dit sans coquetterie. Envoyé en pension, il vit l’internat comme une punition et trouve refuge au CDI, où il passe ses soirées à lire, puis à pasticher Edgar Poe et Lovecraft. L’apprentissage le plus ancien du monde : l’imitation. Viennent ensuite des scénarios de courts métrages, tournés seul, puis une longue éclipse. Plus de dix ans dans le marketing chez Microsoft, une carrière dans les nouvelles technologies, aujourd’hui consacrée aux sujets d’intelligence artificielle.

Le déclic tient en une question, posée en refermant Alex de Pierre Lemaitre : « Tu es devenu un vieux con, ou tu es encore capable de faire des trucs cool ? » Il se lance le défi d’un roman. Le manuscrit atterrit sur le bureau d’un agent, puis chez Fayard : Persona paraît en 2020. Suivent Ego : libère-moi (Fayard, 2022), Je te mens (Slatkine & Cie, 2024), Mourir deux fois (Robert Laffont, mars 2026) et un roman jeunesse, Tout ce que tu n’as pas dit.

Pas de formation, donc. Sauf qu’il en a une, et il la nomme lui-même : « Ma formation, je la fais en marchant, dans l’échange avec mon éditrice. »

Un automne de chasse aux fantômes

Rappel des faits. C’était ça ou mourir, premier roman du Canado-Haïtien Thélyson Orélien, suit l’exil d’un migrant haïtien vers le Québec. Paru chez Boréal au Canada puis chez Grasset en France, il remporte le prix du roman Fnac. Quelques heures plus tard, un compte X anonyme, « Balance ton Claude », publie les résultats du détecteur américain Pangram : le texte aurait été rédigé presque intégralement par une IA. Le 25 septembre, l’Académie Goncourt retire le livre de sa sélection, invoquant d’anciens plagiats et un recours jugé vraisemblable à l’IA. L’auteur nie tout usage de l’IA, reconnaît des plagiats antérieurs, et le livre grimpe en tête des ventes, autour de 65 000 exemplaires en six semaines.

Le 21 octobre, Boréal rompt avec son auteur : une analyse externe a révélé des traces de balises d’IA dans les métadonnées de documents de travail. L’éditeur admet ignorer dans quelle mesure la machine a servi, mais tranche : « la question fondamentale est celle de la confiance entre auteurs et éditeurs ».

Entre-temps, le débat s’est cristallisé en deux camps. D’un côté, le label « 100 % humain » devenu certificat d’authenticité. De l’autre, ceux qui raillent des détecteurs fondés sur une simple distribution statistique des mots. Poussons la logique au bout. Si le crime est l’outil, alors chaque correcteur orthographique est complice et chaque recherche Google un début de fraude. Si le crime est la dissimulation, comme le suggère Boréal, alors le cas Girardeau devient exemplaire.

« Je récupère les réactions de ChatGPT, je les intègre dans le texte telles quelles, je les mets en italique, je ne les retouche pas. »

Loïe, ou la machine en italique

Je te mens met en scène Max, romancier en panne, divorcé, hanté par une enfance violente, qui se prend d’obsession pour le voisin d’en face fumant à sa fenêtre. Fenêtre sur cour, assumé. Pour enquêter et finir son livre en retard, Max recourt à ChatGPT, qu’il baptise Loïe, en hommage à  a fixée en lithographie.

Loïe Fuller par Toulouse-Lautrec


Le dispositif est d’une franchise désarmante. Girardeau a réellement fait dialoguer ses personnages avec ChatGPT, puis intégré les réponses telles quelles, en italique, sans retouche, après en avoir prévenu le lecteur. « Ça permet au lecteur de toujours savoir ce qui vient de la machine et ce qui vient de moi. » L’enjeu est thématique : explorer l’anthropomorphisme de l’IA, sa capacité à simuler l’émotion, et la dépersonnalisation, ce moment où l’on abandonne son libre arbitre à l’algorithme. Pour lui, l’IA n’a été « ni un outil, ni une menace » : un personnage, et une contrainte créative.

« Ça a créé de l’instabilité, de l’imprévu que j’étais obligé de régler. Et j’ai adoré ça. »

Contrainte : le mot est oulipien. Perec écrivait sans la lettre e ; Girardeau écrit avec un partenaire qu’il ne contrôle pas. Lui qui part toujours de sa fin et de « quatre ou cinq portes » à franchir, sans plan détaillé, ignorait comment son héros entrerait chez le voisin. Les options proposées par Loïe ont ouvert des embranchements, et des scènes qu’il n’avait pas prévues. La machine joue ici le rôle du dé, du cadavre exquis, de l’oracle qu’on consulte pour sortir de ses ornières : « Juste le fait de faire rebondir cette balle avec l’IA nous amène à imaginer des scènes différentes. » Elle propose, il dispose. Et l’instabilité qu’elle crée, c’est à lui de la résoudre.

« Je n’ai pas besoin de l’IA pour écrire à ma place. Je lui fais plutôt faire des choses que je n’aime pas faire. »

Documentaliste, pas prête-plume

Hors de Je te mens, la répartition des rôles est nette. Ses romans brassent des thèmes technologiques qui exigent de l’exactitude : il confie la compilation d’informations aux outils de recherche approfondie des différentes IA. Il s’en sert aussi pour la cohérence, puisque les fenêtres de contexte permettent désormais d’analyser un manuscrit entier et d’en extraire répétitions et incohérences. Le travail du documentaliste et du secrétaire de rédaction, en somme.

Ce qu’il ne délègue pas : la phrase, la structure, le personnage. Et c’est là que le portrait devient instructif.
Le beurre sur le toast

Écoutez-le se décrire : « Comme je n’ai pas de structure, que je n’ai pas de méthode et que je suis assez chaotique, je fais beaucoup de pâte à modeler. » Puis écoutez-le travailler.

Tout commence par la fin. Enfant des années 1980 et 1990, nourri de Seven, d’Usual Suspects et de Psychose, il ne retient une idée parmi les cinq ou six qu’il partage avec sa compagne que lorsque le twist s’impose comme une évidence. Ensuite vient le squelette : une structure qui porte le suspense et qui incarne le thème. Dans Ego, roman sur la propagande et les vérités alternatives, six personnages liés à une même affaire sont racontés chacun en bloc, avec des chevauchements temporels. Chaque point de vue livre une vérité complète en apparence, partielle en réalité. Le lecteur finit par comprendre qu’il a été manipulé sans que l’auteur lui ait menti une seule fois. C’est Rashômon appliqué aux fake news, et c’est la forme qui fait la démonstration.

« La manipulation, ce n’est pas forcément mentir. C’est aussi la vérité partielle. »

Le personnage, en revanche, a dû s’apprendre. Ses premiers étaient, dit-il, plats et fonctionnels, de simples moteurs d’intrigue. Son éditrice réclamait des personnages « en 3D », lui a fait comprendre le show, don’t tell, l’art de révéler une personnalité par de petites scènes du quotidien. Dans Mourir deux fois, une héroïne synesthète, dont les émotions se mêlent aux sens, engendre à elle seule des séquences entières : le personnage produit l’intrigue, et non l’inverse. Même conquête pour la voix. Le roman est polyphonique, à la première personne, et chaque narrateur doit être reconnaissable à son seul style. Son éditrice jugeait le pari casse-gueule ; il l’a tenu par intuition, sans pouvoir le justifier.

« Au début, c’étaient des personnages très plats et très fonctionnels. On m’a appris à en faire de vrais personnages. »

Restent l’ouverture, toujours un prologue de choc qui saisit le lecteur sans installer d’atmosphère, et la réécriture : trois à quatre refontes totales, personnages supprimés, intrigues reconstruites. Son ancienne éditrice résumait leur collaboration ainsi : étaler le beurre sur le toast. Il pose tout au milieu ; le travail consiste à répartir. Son conseil aux débutants vient de Stephen King, dans Écriture. Mémoires d’un métier (trad. William Olivier Desmond, Albin Michel, 2001) : « écrivez la porte fermée, corrigez la porte ouverte ». King tenait lui-même la formule de son premier rédacteur en chef. Une règle d’atelier, transmise par un éditeur, à un écrivain qui apprend de ses éditeurs.

« Le premier jet n’est que la moitié du travail. Et encore, je suis au milieu du gué. »

Une méthode qui ne dit pas son nom

Un homme sans méthode, donc, qui choisit sa fin avant son histoire, sa structure avant ses personnages, construit des voix distinctes et réécrit quatre fois. Cela porte un nom. Il le sait, d’ailleurs, et le formule mieux que personne : il se compare à quelqu’un qui n’est jamais allé voir un psy, avec « des manières de bosser sur lesquelles je n’ai jamais mis de termes ». Le métier existe avant son vocabulaire. Le vocabulaire permet seulement d’y arriver plus vite.

Si vous désirez vous former à la narration, et à l’écriture narrative nous vous recommandons les formations suivantes :


 

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