Il enseigne le creative writing dans une académie militaire de Virginie et affirme que la voix ne s’enseigne pas. Il dit écrire « pour la surprise », dans le désordre, sans plan, et son premier roman a raflé l’Edgar du meilleur premier roman. Contradiction ? Plutôt une maîtrise d’artisan.
Le major qui enseignait la poésie
Il faut d’abord planter le décor, parce qu’il est improbable. Henry Wise est major, le grade est réel, et professeur assistant au département d’anglais du Virginia Military Institute, l’académie militaire de Lexington dont il est lui-même sorti en 2005. Il y enseigne la littérature américaine et l’écriture créative, avec des cours de son cru sur la littérature de la Frontière et sur l’œuvre de Faulkner. Avant cela, il a formé des cadets à l’Académie militaire de Fengshan, à Taïwan, puis obtenu en 2015 un MFA de poésie à l’université du Mississippi, où il a continué d’enseigner l’écriture créative jusqu’à son arrivée au VMI en 2017. Poète publié dans Shenandoah, essayiste et photographe pour Southern Cultures : le profil coche toutes les cases du lettré sudiste.

Puis vient Holy City (Grove Atlantic, 2024). Will Seems, après dix ans d’exil à Richmond, revient comme adjoint du shérif dans le sud de la Virginie, pays de plantations de tabac, de forêts rasées et de maisons barricadées, une terre coincée dans un passé que l’État voudrait oublier. Quand un homme qu’il sait innocent est arrêté pour meurtre, Will refuse de détourner les yeux. Le livre remporte en 2025 l’Edgar Award du meilleur premier roman décerné par les Mystery Writers of America. En France, il paraît chez Sonatine en août 2025 sous le titre Nulle part où revenir, traduit par Julie Sibony, et reçoit le Prix Polar de la revue Transfuge.

Un professeur d’écriture qui décroche le prix le plus convoité du polar américain dès son premier roman : on attendrait un apôtre de la méthode. Or l’entretien qu’il nous a accordé ressemble d’abord à un manifeste de l’instinct. Il parle de cœur, de ventre, de « ce qui semble juste ».
« Don’t. » Le conseil de Richard Ford
Tout commence par une anecdote. Wise rencontre Richard Ford, le romancier né dans le Mississippi, prix Pulitzer pour Indépendance, et lui demande quel conseil il donnerait à quelqu’un qui écrit un premier livre. Réponse : « Don’t. » Ne le faites pas. Boutade d’écrivain revenu de tout. Wise insiste : il ne parle pas d’un inconnu, il parle de lui, il en écrit un. Ford réfléchit, et cette fois répond sérieusement :

Richard Ford
« Écrivez sur ce qui compte le plus pour vous, parce que c’est ce qui vous portera. »
Le conseil a l’air romantique. Il est en réalité d’une rigueur d’ingénieur. Ford ne parle pas d’inspiration, il parle d’endurance. « Ça va devenir dur. Vous allez avoir envie d’abandonner. » Le sujet n’est pas un choix esthétique, c’est l’énergie, ce qui permet de traverser trois cents pages et des mois de doute. Les lecteurs de Truby reconnaîtront le principe : un personnage sans désir n’avance pas, un romancier sans enjeu non plus.
« Finissez votre manuscrit. Beaucoup de gens commencent des livres. Peu les finissent. »
Écrire pour ne pas savoir
Voici la profession de foi : « J’écris pour la surprise. J’écris pour explorer. Je dis à mes étudiants : écrire, ce n’est pas dire ce que vous savez, c’est explorer ce que vous ne savez pas. »
La formule a des ancêtres. Dans Aspects du roman (1927), E. M. Forster rapporte le mot d’une vieille dame qui résume tout un pan de la création : « Comment saurais-je ce que je pense avant d’avoir vu ce que je dis ? ». Écrire n’est pas transcrire une pensée préexistante, c’est la construire.
Chez Wise, cette exploration commence par les personnages. Ils arrivent plats, « unilatéraux, en deux dimensions », puis s’épaississent à mesure qu’il les fréquente. « Je le vois comme une rencontre : je laisse le personnage me dire qui il est. » On entend Faulkner, l’auteur que Wise enseigne, qui confiait à la Paris Review en 1956 qu’une fois le personnage debout et en mouvement, il ne lui restait qu’à « trotter derrière lui avec du papier et un crayon, en essayant de suivre assez longtemps pour noter ce qu’il dit et fait »
Mais relisons la phrase suivante de Wise : « Même les meilleurs personnages ont une part d’ombre. Même les pires ont une lueur d’humanité. » C’est une règle de construction.
La vitesse comme méthode
L’aveu suivant est précieux, parce qu’il est rare chez un lauréat : l’intrigue lui résiste. « L’atmosphère et le style me viennent plus facilement. Mais il faut équilibrer le style avec une intrigue, sinon l’histoire ne va nulle part. » Le poète, chez lui, menace en permanence de noyer le romancier.

Sa méthode tient du coup de force : écrire le livre entier, très vite. « Beaucoup de choses vont changer, je le sais. Mais il y a quelque chose de vraiment important dans l’élan d’une histoire. » Tout écrire d’une traite, même si ça ne tient pas debout, pour qu’apparaisse un arc. « Ensuite je vois où l’histoire va,peut-être. » Le premier jet est un instrument de repérage, une reconnaissance de terrain avant la bataille. Ray Bradbury ne disait pas autre chose dans Zen in the Art of Writing : « Dans la rapidité est la vérité » . Et Anne Lamott, dans Bird by Bird, a fait du premier jet raté un droit fondamental de l’écrivain.
Wise convoque une autre autorité, inattendue : Akira Kurosawa, dont il dit garder en tête une leçon qu’il paraphrase ainsi : « Si vous écrivez pour finir quelque chose, avec la fin en tête, vous serez frustré et ce ne sera pas très bon. Si vous considérez l’écriture comme une chose que vous faites chaque jour, comme manger, alors avant même de vous en rendre compte, vous aurez beaucoup de mots, beaucoup de matière. »

Akira Kurosawa
D’où une pratique résolument non linéaire. « Je n’écris pas A, B, C, D, E. Si je pense à une bonne scène et qu’elle se situe au milieu du livre, j’écris cette scène. » Une idée de scène surgit, il la jette sur la page aussi vite que possible, parfois même sans inspiration, parce qu’« un petit morceau de cette scène finira par se glisser dans quelque chose de plus grand ».
« Il faut se piéger soi-même pour écrire. Un vrai écrivain travaille pour l’inspiration. Il ne l’attend pas. »
« C’est un processus désordonné. Je ne le recommanderais pas. Mais il marche. Pour moi. »
Le sécateur
« L’écriture, souvent, est dans la réécriture. » Ce qui ne veut pas dire tout réécrire, mais apprendre « à voir le texte du point de vue d’une autre personne ». Puis vient le diagnostic, cruel pour l’ego : « Les écrivains peuvent être très précieux. Ils pensent : c’est une belle page, je veux la garder parce qu’elle est belle. Mais si elle n’aide pas l’histoire, si elle n’apprend rien au lecteur sur un personnage, si elle ne développe pas un personnage ou ne fait pas avancer l’histoire, elle n’a peut-être pas sa place. Une grande partie de la réécriture consiste à couper. »
C’est le conseil d’Arthur Quiller-Couch, prononcé à Cambridge en 1914 et recueilli dans On the Art of Writing : « Chaque fois que vous ressentez l’envie de commettre un morceau d’écriture exceptionnellement raffiné, obéissez-y de tout votre cœur, et supprimez-le avant d’envoyer votre manuscrit à l’imprimeur. Assassinez vos chéris. »

Le conseil d’Henry Wise: une page reste si elle caractérise ou si elle fait progresser.
Le dialogue sans béquilles
Dans ses premiers jets, il commente ce que disent ses personnages. « “C’est terrible”, dit-il tristement. Je n’ai pas besoin de dire tout ça. Parfois les mots parlent d’eux-mêmes. » Stephen King a consacré à ce travers quelques pages vengeresses d’Écriture. Mémoires d’un métier (Albin Michel), où il affirme que « la route de l’enfer est pavée d’adverbes ». L’adverbe accolé au verbe de parole est un aveu d’impuissance.
Le critère final de Wise mérite d’être noté : si, une fois tout le superflu taillé, « les mots avancent et vous divertissent », c’est le signe que c’est réussi.
La voix ne s’enseigne pas. Vraiment ?
Vient la question qui fâche, posée à un professeur d’écriture : peut-on enseigner l’écriture ? Sa réponse est nette. « Les aspects techniques de l’écriture peuvent s’enseigner, mais je ne crois pas que la voix puisse s’enseigner. C’est quelque chose que vous pouvez vous apprendre à vous-même, mais personne ne peut vous l’apprendre. » Le véritable écrivain, ajoute-t-il, sent qu’il a quelque chose à dire et que personne ne pourrait le dire mieux, « même s’il ne sait pas comment il va le dire ». « L’artiste sait qu’il est un artiste, même si le monde ne le reconnaît pas. » Et il conclut : « Alors lisez beaucoup de livres. »

« Les grands écrivains qui vous ont précédé sont les meilleurs professeurs. » La lecture, dit-il encore, ne sert pas à passer un examen ; la diversité des manières dont les écrivains ont fait les choses « vous donnera de la matière, et vous ne savez même pas comment ça va fonctionner, mais ça fonctionnera ».
La voix, c’est ce qui reste quand la technique a retiré tout ce qui n’était pas vous.
Huckleberry Finn contre l’éditorial
À quoi servent les histoires ? La réponse d’Henry Wise tient en une phrase provocatrice : « Parce que la politique ne marche pas. » Il développe : « Vous pouvez écrire tous les essais du monde pour dire aux gens comment penser, et vous perdez la moitié de votre public. Si Mark Twain avait écrit Huckleberry Finn comme un essai expliquant pourquoi le racisme est mauvais, la moitié de l’Amérique ne l’aurait pas lu. »

« Les histoires sont préhistoriques. C’est comme ça que nous apprenons, comme ça que nous créons du sens. Raconter, ce n’est pas seulement divertir. C’est une occasion de donner sens au monde, et aussi de le rendre meilleur. »
Quant aux histoires dont notre époque a besoin : « Des histoires vraies sur de vraies personnes. Pas des personnes factuelles, mais des gens qui pourraient être vous. » Et surtout : « Nous avons besoin d’histoires locales. Les histoires locales nous permettent de toucher quelque chose d’universel. » Il dit avoir cru son roman trop local pour voyager, et le voir résonner en France.
Reste l’intelligence artificielle. Wise la tient pour une menace pour l’humanité, et probablement pour l’industrie du livre. Mais il refuse qu’un récit généré soit de la littérature : « Ce n’est pas de l’art, parce que l’art et la littérature doivent venir du cœur. » Et cette dernière phrase, qui sonne comme une réplique de son roman : « À la minute où nous arrêtons de créer de l’art et de raconter des histoires humaines, c’en est fini de nous. »
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