Cet automne, un premier roman couronné a perdu sa place dans la sélection du Goncourt : on le soupçonnait d’avoir été écrit par une machine. Ironie de la saison, c’est une autrice de science-fiction — ce genre qu’on accuse volontiers de rêver aux robots — qui rappelle ce que la machine ne sait pas faire. Émilie Querbalec n’a pas de plan, pas de bêta-lecteurs, et pas de fin quand elle commence un livre. Elle a pourtant une méthode, plus exigeante que n’importe quel prompt. Elle tient en trois verbes : tricoter, détricoter, retricoter.
L’affaire Orélien, ou le soupçon comme nouveau genre littéraire
Le scénario aurait pu sortir d’une anthologie de SF des années 1950. Un premier roman, C’était ça ou mourir, de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, publié au Boréal au Québec puis chez Grasset en France, rafle le prix du Roman Fnac 2026 et entre dans les premières sélections des grands prix d’automne. Puis un détecteur, Pangram, rend son verdict : texte généré par IA. Fin septembre, l’Académie Goncourt retire le livre de sa première sélection, en invoquant aussi des accusations de plagiat visant des textes antérieurs de l’auteur.
L’auteur dément, parle d’une campagne raciste, défend une prose nourrie des rythmes et des répétitions de la tradition caribéenne. Le 21 octobre, son éditeur québécois annonce pourtant que l’IA a bien été utilisée, et qu’il ne réimprimera pas le roman. Rideau.
On peut lire l’affaire comme un fait divers. Elle est plus intéressante comme symptôme. Pendant des mois, des lecteurs avertis, des jurés, des critiques ont été émus par un texte sans savoir d’où il venait. Et le doute, désormais, ne frappe plus un livre : il plane sur tous. Même l’association Fabrication Humaine, qu’on ne soupçonnera pas de complaisance envers les machines, rappelle qu’un score de détecteur n’est pas une preuve.
Le vrai scandale n’est pas qu’une machine ait écrit un roman primé. C’est que la question « qui a écrit ? » ait remplacé la question « comment ? ».
C’est là que l’artisanat reprend la parole. Car il existe une réponse à la question du comment, et elle ne tient pas dans un certificat. Elle tient dans un processus. Celui d’Émilie Querbalec, rencontrée lors de la dernière édition des Intergalactiques à Lyon, est un cas d’école.
Une conteuse dans un monde sans écriture
Émilie Querbalec a un parcours en zigzag : bac scientifique, classe préparatoire littéraire, puis photographie, histoire de l’art et langues orientales. Son premier roman, Les Oubliés d’Ushtâr (Nats éditions), est déjà finaliste du prix Rosny aîné. Elle rejoint ensuite Albin Michel Imaginaire.
C’est là que paraît, en 2020, Quitter les monts d’automne, prix Rosny aîné 2021 du meilleur roman. Le livre mêle fantasy japonaise et space opera. Kaori, élevée par sa grand-mère, se destine à devenir conteuse dans un univers où l’écriture est interdite, et où la découverte d’un rouleau calligraphié va tout faire basculer. Suivent Les Chants de Nüying, finaliste du Rosny aîné 2023, puis Les Sentiers de recouvrance (2024), prix Julia Verlanger, nourri d’Ursula K. Le Guin et des scénarios de transition énergétique de l’association négaWatt.
Au passage, notons l’ironie. L’autrice qui refuse aujourd’hui de déléguer son écriture a bâti son livre le plus célèbre sur une civilisation qui a confisqué l’écrit. Dans Quitter les monts d’automne, écrire est un acte de contrebande. On n’en est pas loin.
Sa formation, elle la résume sans mystère : la lecture d’abord, puis un forum d’écriture, des bêta-lectures, et surtout l’apprentissage par la nouvelle.
« J’ai vraiment fait mes premières armes avec l’écriture de nouvelles où j’ai eu pas mal de retours. Même quand mes nouvelles étaient prises pour une publication, je pouvais avoir des retours pour les travailler. »
Et, en parallèle, des livres de technique : narration, dramaturgie. Retenez ce détail. L’« écriture organique » dont elle va parler n’est pas celle d’une autodidacte qui ignore les règles. C’est celle de quelqu’un qui les a apprises, puis a choisi de ne pas les appliquer dans l’ordre.
Jardinière, pas architecte
George R. R. Martin a popularisé une distinction devenue la vulgate des ateliers : il y aurait les architectes, qui dessinent le plan avant de couler la première dalle, et les jardiniers, qui plantent une graine et regardent ce qui pousse. Émilie Querbalec se range sans hésiter dans la seconde catégorie. Mais elle ajoute une nuance que les débats « plan contre pas de plan » oublient toujours.
« Je ne suis pas du tout une architecte qui va faire un plan. Je suis tout à fait capable d’écrire un scénario, un traitement d’une histoire, mais je ne suis pas capable d’écrire un roman de cette manière-là. »
Autrement dit, ce n’est pas une incapacité à structurer. C’est une division du travail entre deux fonctions de l’esprit. Le traitement, elle sait le produire. Le roman, lui, naît ailleurs : dans le geste. Elle écrit parfois à la main, parfois au clavier, et décrit l’écriture comme un mouvement presque physique, sensuel.
La littérature a une longue tradition de cette pensée par la main. Stephen King, dans Écriture. Mémoires d’un métier (Albin Michel), compare les histoires à des fossiles qu’on dégage pièce à pièce, plutôt qu’à des bâtiments qu’on construit. Dans les deux cas, le texte n’est pas l’exécution d’une idée. Il est le lieu où l’idée apparaît.
Et avant même la première phrase, il y a une phase qu’elle décrit comme une rêverie : se documenter, laisser venir les images, et laisser tout cela s’agréger.
Le paradoxe, c’est que le mot « organique » appartient aussi au vocabulaire des structuralistes. John Truby, dans L’Anatomie du scénario, décrit une bonne histoire comme un organisme vivant, où chaque partie découle du tout. Querbalec et Truby ne se contredisent pas. Ils parlent du même corps, l’un en anatomiste, l’autre en sage-femme.
Des personnages qui poussent en même temps que l’histoire
Les manuels proposent des fiches personnage : biographie, désir, blessure, contradiction. Querbalec les a essayées. Elle en est revenue.
« J’avance dans l’écriture, j’écris quelques scènes et les personnages se construisent en même temps que je construis l’histoire. »
Le mouvement est un va-et-vient. Elle avance de quelques chapitres, revient en arrière, s’arrête pour se demander si le nom convient, comment le personnage réagirait dans telle situation, puis repart. La caractérisation n’est pas supprimée : elle est déplacée. Elle intervient pendant l’écriture, pas avant.
Même logique pour le point de vue. Première personne ou troisième ? Focalisation unique ou multiple ? Elle ne tranche pas sur le papier. Elle essaie, jusqu’à ce que la voix trouve son débit.
« Il y a forcément un moment où je vais commencer à me sentir à l’aise et que ça va commencer à couler. Et à ce moment-là, je sais que c’est le bon angle. »
Le milieu du livre, là où l’architecture apparaît
C’est sans doute le passage le plus précieux de l’entretien. Querbalec commence sans fin, avec au mieux une direction vague. Et pourtant, la structure finit toujours par se révéler, à un moment précis.
« En général, c’est vers le milieu du roman où je me dis : ah oui, ok, ça va se poser. Toutes les briques commencent à s’assembler, je commence à voir l’architecture. »
Tout praticien de la dramaturgie reconnaîtra le lieu. Le milieu, chez McKee comme chez Truby, est la charnière où le héros cesse de subir et commence à comprendre. Ce que Querbalec décrit, c’est le même basculement vu de l’autre côté de la page : l’autrice découvre la structure de son livre au moment même où son personnage découvre le sens de son histoire. Ensuite, dit-elle, « ça avance assez vite ». L’organique n’est pas l’absence de plan. C’est un plan qui se laisse découvrir à mi-chemin.
Tricoter, détricoter : le prix de la liberté
L’écriture sans plan a une contrepartie que ses détracteurs adorent pointer et que ses praticiens assument : elle produit des incohérences. Querbalec ne le nie pas. Elle en fait le cœur de sa méthode.
« Je réécris énormément. Même sur le plan stylistique, je ne suis jamais satisfaite de mon premier jet. »
Le premier jet n’est donc pas un brouillon qu’on nettoie. C’est une matière qu’on pétrit. Elle parle de tricoter, détricoter, retricoter. Et, quand on l’interroge sur l’IA, d’une autre image, plus tactile encore : celle du sculpteur qui travaille la glaise à la main.
La tradition est ancienne. Les manuscrits de Flaubert sont des champs de ratures ; Balzac renvoyait à l’imprimeur des épreuves si surchargées de corrections qu’elles devaient être recomposées. Dans les deux cas, la réécriture n’est pas une réparation. C’est l’endroit où le livre se pense.
Détail révélateur : elle n’a plus de bêta-lecteurs. Elle a pu faire relire ses premiers romans, mais désormais elle se relit seule, puis remet le manuscrit à son éditeur, qui lui indique des pistes à retravailler. La boucle est courte, et le dialogue intérieur, long.
L’écriture organique n’est pas une écriture spontanée. C’est une écriture qui accepte de se tromper pour se trouver.
Le bouillon de culture et l’œil critique
On pourrait croire qu’une écrivaine aussi instinctive se méfie des tropes, ces figures récurrentes qu’on traque comme des clichés. Sa réponse est plus fine. Certains tropes, dit-elle, viennent d’archétypes très profonds. Ils surgissent parce qu’ils touchent quelque chose d’intime qu’on a besoin d’exprimer. Ce n’est pas forcément négatif.
Northrop Frye ne disait pas autre chose dans Anatomie de la critique : la littérature est un système de formes récurrentes, et l’écrivain puise dans un fonds commun plus vaste que lui. Mais Querbalec ajoute aussitôt le second temps, celui de l’artisan.
« Quand on écrit de manière très instinctive, on écrit des choses qui ne correspondent pas vraiment à ce qu’on a envie de transmettre, parce que c’est une sorte de bouillon de culture, de bouillon émotionnel. »
D’où la nécessité du recul : est-ce vraiment ce que je veux exprimer ? Est-ce ainsi que je veux le construire ? Choisir en toute conscience ce qu’on est en train de faire.
C’est ici que le débat sur l’IA s’éclaire d’un jour inattendu. Un modèle de langage est, par construction, une machine à tropes : il produit la suite la plus probable, la forme la plus attendue, la moyenne pondérée de tout ce qu’il a lu. L’instinct de l’écrivain puise dans le même fonds. La différence n’est pas dans la source. Elle est dans le second regard, celui qui trie, rature et décide. Ted Chiang l’a résumé dans un essai publié par le New Yorker en 2024 : l’art est ce qui résulte d’une multitude de choix .
Fabrication humaine : quand la SF refuse la machine qu’elle a rêvée
Interrogée sur l’intelligence artificielle, Querbalec évite les deux postures confortables, la prophétie de malheur et l’enthousiasme béat.
« C’est un nouvel outil, clairement, mais personnellement, je ne veux pas l’utiliser. »
Elle a signé la charte du label Fabrication Humaine. L’association, créée en juillet 2024 à l’initiative de l’auteur et réalisateur Pascal Chind, propose un label gratuit et déclaratif : le créateur s’engage sur l’honneur à ne pas recourir à l’IA générative dans son processus créatif, tout en restant libre de l’employer comme outil purement technique. Parmi les premiers signataires figurent des figures de l’imaginaire comme Jean-Philippe Jaworski ou Mathieu Bablet.
Surtout, Querbalec refuse l’excommunication. Elle ne condamne pas les auteurs qui utilisent l’IA. Son refus tient à son propre processus, pas à une morale générale.
« Si j’utilisais l’intelligence artificielle, ça me déposséderait de ce processus-là, qui pour moi reste un processus très intime, très intuitif et vivant. »
Le mot clé est « déposséder ». L’argument n’est pas que la machine écrirait mal. C’est qu’elle priverait l’autrice de ce qui fait, pour elle, la valeur de l’écriture : le tâtonnement lui-même.
Il y a quelque chose de savoureux à voir les auteurs de science-fiction parmi les plus réticents. Le genre a imaginé les machines pensantes bien avant les ingénieurs. Il connaît l’histoire par cœur, et sait comment elle tourne d’ordinaire. En 2023, la revue américaine Clarkesworld a dû suspendre ses soumissions, submergée de nouvelles générées par IA. Aux Utopiales 2024, Alain Damasio observait que la frontière entre l’humain, l’animal et la machine, que la SF interroge depuis toujours, ne tient plus comme avant.
La réponse de Querbalec est celle d’une praticienne plutôt que d’une théoricienne. Elle ne prétend pas définir l’humain. Elle décrit simplement ce qu’elle fait de ses mains.
Le conseil, et le déclic
À l’auteur débutant, Querbalec donne un conseil qui ressemble à une provocation dans un monde obsédé par l’efficacité : se faire plaisir.
« L’écriture, c’est tellement difficile. Pourquoi s’enquiquiner à écrire des trucs chiants parce qu’on se dit : si j’écris comme ça, je vais être publié ? Il faut être authentique et sincère dans son approche, parce que c’est là que se trouve la véritable originalité. »
Puis, seulement ensuite, apprendre la technique. Un support important, précise-t-elle, mais qui doit partir de soi.
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