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Choc littéraire 2023 : Lapin Maudit



En décembre 2022 et janvier 2023, j’ai fait deux découvertes majeures dans mon parcours de lectrice et d’autrice. La première fut les policiers coréen, qui m’ont réconciliée avec ce genre pour lequel j’avais des a priori assez tenaces, que je ne développerai pas ici. Et le deuxième c’est le réalisme magique, procédé que je ne connaissais pas tant que ça mais que j’ai eu un plaisir fou à voir en œuvre dans les deux recueils de nouvelles de Mariana Enriquez. Alors quand la représentante m’a parlé d’un recueil de nouvelles écrit par une autrice coréenne, qui rentre totalement dans le réalisme magique, j’ai fait semblant d’hésiter. Et je l’ai lu dès qu’il est arrivé dans ma librairie.

Arrêtons le suspense ici, il s’agit de “Lapin maudit” de Chung Bora, édité chez Matin Calme.

Lapin maudit, un recueil de nouvelles horrifiques en tout genre.

Je me doute que recueil de nouvelles horrifiques peut en rebuter, mais si vous avez lu ou envie de découvrir “Blackwater”, je mettrais ses scènes horrifiques au même niveau que les nouvelles de “Lapin maudit”. Ce n’est pas du “torture porn”* comme la saga cinématographique “Saw”, mais la construction fait que l’atmosphère de la nouvelle et sa montée en tension sont horrifiques. Bon ok, il y a aussi des éléments qui foutent vraiment les pétoches, comme dans “La tête” (je rentrerai un peu plus dans les détails pour cette nouvelle plus bas) ou “Cicatrices”.

Cependant, on retrouve dix nouvelles qui correspondent certes au genre horrifique, mais avec des univers narratifs et des structures variées, qui puisent leurs inspirations dans d’autres genres comme le conte merveilleux ou la science-fiction. Ainsi, vous trouverez une nouvelle SF (“Au revoir, mon amour”), quatre qui se rapprochent du conte (“Lapin maudit”, “Cicatrices”, “Le piège” et “Le maître des vents et du sable”), et les cinq dernières sont plutôt dans le contemporain.

D’ailleurs, j’ai très envie de vous parler de “Lapin maudit”, la nouvelle qui prête son nom au recueil, pas dans les détails techniques mais sur sa genèse, car j’adore l’anecdote qu’elle a livré au Booker Prize, où elle a été finaliste dans la catégorie “Short stories collection” (le lien se trouve en source).

Elle raconte qu’un magazine en ligne spécialisé dans le réalisme magique, Mirror, a lancé un appel à texte sur le thème des signes du zodiaque chinois :
“C’était comme pour le Black Friday: dès que le thème fut diffusé, tous les auteurices se sont jeté.es dessus et ont pris les animaux les plus glamours : le dragon, le tigre, le cheval et le serpent. Dans un deuxième temps, se sont les animaux domestiques qui ont été pris : le chien, le coq, le cochon, le rat etc. Si bien qu’il me restait à choisir entre le mouton et le lapin. Pour le mouton, je n’arrivais pas à penser à autre chose qu’à la chanson “Mary had a little lamb”.

Je ne pouvais rien en faire, je suis finalement partie sur le lapin. Et puisque les lapins sont vu comme d’adorables et mignonnes boules de poils, j’ai décidé de partir dans la direction opposée et de les rendre les plus effrayants possible.”
C’est d’ailleurs un conseil qu’elle donne plus bas dans l’interview : quand on est bloqué ou quand on doute, on devrait aller contre le sens commun ou la logique. “Les histoires intéressantes ont tendance à sortir plus facilement de cette façon”. Le recueil est truffé de nouvelles qui vont dans ce sens, et elles sont toutes intéressantes dans leur construction ou dans les thèmes qu’elles abordent.

Pitchs des dix nouvelles.
Lapin maudit : un grand-père raconte à sa petite-fille comment il a maudit une lampe lapin pour venger le suicide de son ami.

Les doigts glacées : une femme se réveille dans le noir complet, au volant d’une voiture apparemment accidentée et tout ce qu’elle entend est une voix qui la connaît et la guide. Mais pendant le chemin, l’histoire que lui raconte la voix sur son accident est de plus en plus floue.

Les règles du corps : une étudiante se retrouve avec des règles qui ne s’arrêtent pas, et sous les conseils de son médecin, prend une pilule contraceptive. Mais elle la prend beaucoup trop longtemps et elle tombe enceinte. La gynécologue qui la suit la presse de trouver un père pour l’enfant à naître, sinon les conséquences seront terribles.

Au revoir, mon amour : une femme essaye de réanimer son premier amour, un androïde de première génération devenu obsolète, en le synchronisant avec les nouveaux modèles. Tous ses précédents essais se sont soldés par des échecs.

Le piège : un homme trouve un renard piégé dans une forêt, qui lui demande de l’aide. Mais quand l’homme se rend compte que l’animal saigne de l’or, il décide de le ramener chez lui et continue de le torturer pour apporter richesse et prospérité dans son foyer.

Cicatrices : un jeune garçon passe sa vie enchaîné dans une grotte, où “la Chose” vient se nourrir en lui plantant son long bec dans le corps. Plusieurs années plus tard, il réussit à se libérer et rejoint un village d’hommes, qui vont utiliser son passé dans leur propre intérêt.

Heureux foyer : une femme emménage avec son mari dans un immeuble qu’elle vient d’acheter. Elle va très vite découvrir que c’est un immeuble vétuste envahi par les ordures et les rats, et les voisins ne sont pas franchement accueillants. Peut-être que l’enfant présent dans la cave le sera un peu plus.

Le maître des vents et du sable : un prince est touché d’une malédiction héritée de son père le roi, qui le rend aveugle et il engendrera des enfants maudits eux aussi. Apprenant ceci, et touchée par la détresse de son fiancé, la princesse qui lui est promise se met en quête du sorcier des sables pour lever la malédiction.

L’éternel retour : la narratrice rencontre un homme sur une place de Cracovie, car ils sont tous les deux intrigués par un vieux monsieur qui fait sans cesse le tour de cette même place. Elle apprendra que le vieux n’est pas le seul à être obsédé par son passé.

Vous ne comptez que neuf nouvelles, c’est normal. On va rentrer un peu plus dans les détails (en évitant tout spoil bien sûr) pour celle que j’ai éludé.

“La tête” : comment nous faire passer du rire à la peur.
Même si la nouvelle “Lapin maudit” qui donne son nom au recueil est hyper intéressante et narrativement excellente, j’ai envie de me pencher sur la deuxième nouvelle du recueil car elle est aussi très intéressante : “La tête”.

Dans l’interview qu’elle a donnée au Booker Prize en 2022, elle dit que le meilleur conseil qu’elle ait reçu est “c’est ennuyeux”. La nouvelle “La tête” est la première qu’elle ait jamais écrite, et elle précise qu’au départ elle avait une vision très nette du début, mais qu’elle ne savait pas comment continuer. “J’ai donc écrit une page entière de description très réaliste de la protagoniste choquée et terrifiée par cette tête. Quand je l’ai montré à ma sœur, elle a carrément déclaré que c’était ennuyeux. Alors j’ai décidé d’aller dans la direction opposée et rendre la réaction de la protagoniste pas du tout réaliste et émotionnelle”. Elle a bien fait !

De quoi parle cette nouvelle ? D’une tête qui sort des toilettes d’une femme et qui lui parle en l’appelant “mère”. “J’ai été engendrée et créée par ce que vous avez jeté dans cette cuvette, les cheveux morts, les papiers souillés avec lesquels vous vous êtes essuyé le derrière, sans parler de tout le reste, voilà pourquoi je vous appelle “mère”” (cf. p.36 “Lapin maudit” édition Matin Calme). Voilà comment l’histoire débute, et tout du long on aura droit à soit des réactions tout à fait plausibles – par exemple la protagoniste sera tellement stressée à l’idée d’aller aux toilettes qu’elle développera de la constipation et des infections urinaires – et d’autres qui ne le seront pas du tout  – plusieurs fois quand elle cherchera à se débarrasser de la tête, un autre personnage va la remettre dans les toilettes parce que cette même tête le lui aura demandé. L’autrice fait monter la tension petit à petit, entrecoupée de moment de rires ironiques, jusqu’à réussir à nous faire dresser les poils à la fin, parce qu’elle arrive à faire basculer la nouvelle dans l’horreur pure, avec une réelle menace.

Et forcément, avec des thèmes tels que le vieillissement, la vie monotone et inaccomplie, la pression sociale faite sur les femmes sur tous les pans de leurs vies, ou encore les regrets, ça donne une profondeur à cette nouvelle au pitch quelque peu perturbant, et c’est une de mes nouvelles préférées du recueil. Merci à sa sœur pour l’avoir guidée dans ce sens !

En apprendre plus sur Chung Bora : Chung Bora, l’autrice aux multiples inspirations.

Découvrez l’interview exclusive de Chung Bora par les Artisans de la Fiction:

Vous pouvez également voir l’interview de Pierre Bisiou, qui dirige les éditions Matin Calme, et qui édite Chung Bora en France.

Sources :
https://thebookerprizes.com/the-booker-library/authors/bora-chung
https://thebookerprizes.com/bora-chung-international-booker-prize-2022-cursed-bunny
*Sous-genre du cinéma d’horreur dans lequel la violence sadique ou la torture sont des éléments centraux de l’intrigue (cf dictionnaire Collins en ligne).

Aline-Marie Pichet est libraire à


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