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Honorer le contrat narratif – Benjamin Dierstein


Alors que la critique littéraire française s’égare trop souvent dans les limbes de « l’inspiration miraculeuse », Benjamin Dierstein impose une rupture épistémologique radicale. Premier romancier hexagonal à avoir opéré une dissection anatomique de l’œuvre de James Ellroy, il ne se contente pas de copier un style : il en a extrait le moteur pour le réimplanter dans la chair d’une réalité politique française brutale. Analyse d’une méthode où l’exigence technique devient le garant suprême de l’expérience de lecture.

Benjamin Dierstein n’est pas un auteur de « bons sentiments » ; c’est un ingénieur de la tension. À 42 ans, ce Breton d’adoption a compris ce que beaucoup d’apprentis narrateurs oublient : le roman de genre est, par essence, un contrat synallagmatique entre l’auteur et son lecteur. Si le premier pose une question, il a l’obligation structurelle d’y répondre. Mais chez Dierstein, cette mécanique ne se limite pas à un simple « whodunit ». Elle devient une architecture à tiroirs où s’entrecroisent des dizaines de fils narratifs.

Le Schéma Directeur : Au-delà de l’énigme centrale

Pour Dierstein, honorer le contrat ne signifie pas être prévisible, mais être rigoureux. S’inspirant de la densité documentaire d’un Ellroy ou d’un David Peace, il s’est approprié la gestion des flux narratifs multiples.

« Ce qui est intéressant, c’est de poser pas seulement une question, mais plusieurs. (…) Je pose une grosse question globale, et en dessous, j’en pose une deuxième qui va trouver sa réponse un peu plus tôt, puis une troisième, une quatrième… En gros, on en pose une vingtaine. »

Cette sédimentation de « micro-réponses » tout au long du récit permet de maintenir une satisfaction cognitive constante chez le lecteur, tout en le propulsant vers la résolution du grand arc narratif. C’est l’école de la générosité technique.

La Promesse de l’Incipit : L’école de la « Tête sous l’eau »

L’un des points les plus incisifs de l’approche de Dierstein réside dans sa gestion de l’ouverture. Fidèle à une esthétique cinématographique héritée de Sam Peckinpah, il rejette les expositions laborieuses au profit d’une « action-situation » immédiate.

« Un premier chapitre, ça doit donner toutes les promesses de ce qu’on va avoir après. Si mon roman doit faire un peu pleurer, faire un peu rire et donner de la tension… dans le premier chapitre, il faut qu’il y ait tout ça puissance dix ! »

En citant La Horde Sauvage, Dierstein souligne l’importance du « pilote » : plonger le lecteur en apnée immédiate pour lui signifier, sans détour, la nature et l’intensité de l’expérience qui l’attend. L’exposition arrive plus tard, une fois que l’intérêt est scellé par l’adrénaline. C’est le respect du temps de l’utilisateur (ou du lecteur) poussé à son paroxysme.

La Focalisation Interne Stricte : Le corps comme seul vecteur

L’apport le plus Ellroyien de Dierstein à la fiction française est sans doute son traitement obsessionnel du point de vue. Là où la tradition classique se complaît dans un narrateur omniscient et diffus, Dierstein exige une focalisation interne stricte.

« J’ai un besoin vital d’une focalisation interne stricte. (…) On est dans ses sensations : les odeurs, les bruits, ce qu’il ressent physiquement. James Ellroy ou David Peace le font très bien. Ce sont mes modèles. »

Pour Dierstein, la narration ne doit pas seulement être intellectuelle ; elle doit être sensorielle. Rester « bloqué » dans le corps du personnage, ne percevoir que ce qu’il perçoit, est la clé d’une immersion totale. C’est cette contrainte technique qui forge la « voix » unique de ses récits choraux, où chaque chapitre est une cellule de perception isolée.

De la Trajectoire à la Cadence : L’Artisanat de la réécriture

L’entretien révèle un paradoxe passionnant : Benjamin Dierstein écrit vite (jusqu’à 20 pages par jour), mais seulement parce que l’architecture (le plan) est déjà achevée. Cependant, cette vitesse de premier jet est immédiatement compensée par un travail de réécriture « à la mitraillette ».

Dierstein ne se contente pas de corriger ; il réécrit l’intégralité de son texte environ trois fois pour en traquer les poncifs et, surtout, pour en ajuster la cadence.

« Je retravaille la rythmique, surtout sur les scènes de climax, pour créer une vraie cadence. (…) Je passe beaucoup de temps avec mon dictionnaire des synonymes pour enrichir mon vocabulaire de base. »

C’est ici que l’on reconnaît le véritable artisan : celui qui sait qu’une scène d’action ne fonctionne que si la ponctuation et le rythme des phrases imitent la pulsation cardiaque du personnage et du lecteur.

Conclusion : Une éthique de la Narration

Benjamin Dierstein nous rappelle qu’écrire un roman n’est pas un acte de complaisance envers soi-même, mais un service rendu à l’histoire. En analysant cliniquement ses pairs et en s’imposant une rigueur structurelle anglo-saxonne mâtinée de conscience politique française, il trace une voie d’excellence pour le polar contemporain.

Son conseil aux auteurs novices résume parfaitement cette philosophie Routledge du travail bien fait : Lisez et analysez techniquement. Ne restez pas à la surface de l’émotion ; démontez le moteur pour comprendre comment il produit cette émotion. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que l’on honore son contrat avec le lecteur.

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