Cinquante et un lecteurs, soixante-treize nouvelles, quatre lauréates. Un passeport trouvé au fond d’un tiroir, un orphelinat qui raconte lui-même son histoire, une statue de sel qui se défait à chaque bonne action, et une femme dont les mains s’effacent pendant une visio avec son fils. Voici les résultats du concours du Recueil des élèves 2025-2026 — et pourquoi nous le gardons entre nous.
Le 26 septembre, pendant nos portes ouvertes, nous avons annoncé les lauréates du concours de nouvelles du Recueil des élèves 2025-2026. Salle pleine, très bonne ambiance, et quatre textes récompensés. Puis la rentrée nous est tombée dessus, et nous avons oublié de le raconter ici. Avec un mois de retard, et nos excuses à celles et ceux qui n’étaient pas là ce soir-là, voici donc le palmarès — accompagné, cette fois, de ce que notre équipe en a pensé.
Les chiffres d’abord
Cinquante et un votants. Pour un recueil de soixante-treize nouvelles, c’est beaucoup — et c’était notre vraie inquiétude. Les votes se sont répartis sur une trentaine de textes différents : autrement dit, nos élèves ne se sont pas contentés de la première nouvelle et du nom qu’ils connaissaient. Ils ont lu.
Et les résultats sont nets. Dans chaque catégorie, un texte s’est détaché clairement. Quand cinquante lecteurs convergent sans s’être concertés, ce n’est pas du hasard statistique : c’est que quelque chose fonctionne dans ces histoires.
1ʳᵉ année — R., de Caroline Maryse Garcia
Trois mille signes. Une panne de courant un samedi de mai, une femme qui descend chercher une lampe torche dans la remise de son mari, et un tiroir qui résiste.
Elle fouilla d’abord dans une caisse à outils puis dans les tiroirs de l’établi. Celui du bas résista. Denise insista, tira et secoua la poignée jusqu’à ce que le tiroir cède enfin. Elle découvrit dans une élégante écharpe en soie ocre une barrette à cheveux et un passeport. Qu’est-ce que..?
Elle ouvrit le passeport. Un bout de papier plié cachait la photo d’une jeune femme brune aux yeux noisettes et aux lèvres finement rosées. À l’encre noire, des lettres délicates.
Vivement samedi
Je t’aime
R.
Ce qu’en pense l’équipe
Trois mille signes, c’est un format très court. Et Caroline Maryse Garcia y est parvenue à raconter une vraie histoire — avec une vraie chute.
Précisons, parce que la nuance compte : beaucoup de nouvelles de première année ont une chute. C’est même un réflexe de débutant. Les histoires à chute sont toujours un peu piégeuses : passé l’effet de surprise, l’impression tient-elle ? Pas si souvent.
Ici, elle tient. Le renversement est réellement surprenant, et il est parfaitement cohérent avec tout ce qui précède. Ce que le lecteur croyait comprendre bascule, et chaque détail du début se recharge d’un autre sens. Du travail classique, et réussi.
2ᵉ année — Le sang minéral de Monte Fredo, de Sandra D’Angeli
Un orphelinat de pierre coincé entre des falaises. Et le narrateur, c’est le bâtiment.
Le granit de Monte Fredo coule dans mes fondations comme un sang minéral. Depuis plus d’un siècle, les falaises me tiennent prisonnier dans leurs mâchoires de pierre. L’hiver, l’humidité remonte de mes caves, ronge mes joints, verdit mes murs. Le vent descend des sommets avec une odeur de neige gelée.
Je suis l’orphelinat de Monte Fredo. J’abrite les enfants que personne n’attend. Je les protège des loups, des tempêtes et du froid, mais je reste impuissant face à la cruauté des hommes.
Suit l’histoire de Pippo, enfant albinos, « pâle comme un cierge de chapelle », dont la peau sans couleur semble taillée dans la même pierre froide que les murs qui le racontent.
Ce qu’en pense l’équipe
Ce texte nous a impressionnés, et pour une raison précise : l’énorme travail de la voix. Sandra D’Angeli a choisi d’incarner un bâtiment, de lui donner une parole, et elle tient ce pari de bout en bout.
Or c’est exactement là que se situe un des travers de la littérature contemporaine française : le travail de la voix y prend souvent le pas sur l’histoire. On admire une écriture, et il ne se passe rien.
Ce n’est pas le cas ici. C’est une histoire vraiment tragique, avec une renaissance à la fin. Du très beau travail d’écriture et une bonne histoire. Quand la voix se combine à un véritable travail de narration, il se produit quelque chose de marquant — et c’est précisément ce que nous souhaitons à tous nos élèves. Les échos que nous avons eus sur ce texte ont été excellents.
3ᵉ année — Les larmes de Psyché, d’Assia Baka

Le texte qui a recueilli le plus de voix de sa catégorie, et de loin. Un mythe étiologique : pourquoi les larmes des hommes ont pris le goût du sel.
Ils vécurent leur amour en secret jusqu’au jour où Cupidon retrouva Psyché immobile au milieu d’un jardin. Son regard était tourné vers l’horizon. Son corps s’était changé en une statue de sel, si blanche qu’on l’aurait crue façonnée dans les larmes de la mer. Il la serra contre lui. Ses larmes creusèrent de fins sillons sur ses joues de sel, mais Psyché demeura figée.
La statue finit par parler. Elle demande à Cupidon de sauver les amours que les hommes condamnent — et chaque amour sauvé lui arrache une part d’elle-même.
Ce qu’en pense l’équipe
Nous sommes très, très heureux de cette lauréate. Et il faut rappeler les conditions de production, parce qu’elles changent tout.
Les nouvelles de troisième année sont l’évaluation pratique de fin d’année. Elles ont été construites et rédigées en une heure, parfois suivie d’une heure de retravail en autonomie. Pas d’atelier d’écriture, pas de retour de formateur, pas de version intermédiaire. L’objectif est de vérifier qu’après trois ans d’apprentissage, nos élèves sont rodés : capables d’écrire à partir de modèles narratifs et de leurs propres thématiques, sans filet.
Le résultat, ici, c’est une histoire extrêmement puissante — une histoire d’origine, celle des larmes — menée sur quelques milliers de signes avec une densité et une clarté narrative impressionnantes.
C’est exactement ce que nous voulions pouvoir montrer : ce que savent faire nos élèves au bout du cursus.
Writing Boot Camp — Rossella, d’Hélène Berly
Extrait du projet Effacement : dans un futur proche apparaît une maladie où les membres des malades s’effacent, d’abord brièvement, puis définitivement.
Turin, novembre 2030. Rossella, soixante ans, agente d’entretien en maison de retraite, apprend par visioconférence que son fils installé à Montréal va être père — et qu’il ne veut pas qu’elle vienne.
Elle avait appris à être la douceur invisible.
Invisible.
Son corps lui faisait mal. Un énorme nœud se serrait dans sa poitrine et irradiait douloureusement son ventre. Elle voulut relever ses mains devant elle, mais ne vit que ses manches. Comme elle le craignait, ses mains s’étaient effacées. Parfaitement effacées.
Ce qu’en pense l’équipe
Le Boot Camp est notre année de projet, et c’est une année délicate à exposer : il s’agit de romans en cours, et plusieurs élèves préfèrent ne rien montrer publiquement avant que ce soit abouti. On les comprend. Cette année, trois ont accepté de partager un chapitre — c’est une première, et nous les en remercions.
Rossella nous a convaincus pour trois raisons.
Une écriture au service du lecteur : précise, concrète, sans effet gratuit. On voit la nappe, on entend la chaudière, on sent le temps qui passe pendant l’attente devant l’écran.
Un dispositif qui tient le projet entier : la maladie fait disparaître d’abord un membre, puis progressivement un corps devenu inutile. Et la vraie question du livre n’est pas médicale — c’est : où vont ces gens-là une fois qu’ils ont disparu ?
Une résonance forte avec l’époque. Perturbations sociales, poids de l’IA, et ce sentiment d’effacement — de son identité, de sa fonction professionnelle, de sa place dans sa propre famille — qui travaille beaucoup de monde en ce moment. Le projet, à cheval entre le roman et le recueil de nouvelles, croise les points de vue de plusieurs personnages atteints. Rossella en est un, et son effacement commence à l’instant exact où son fils lui signifie qu’elle ne compte plus.
Les deux autres projets ont recueilli presque autant de voix, et ils le méritaient.
Et Marie chante, de Dominique Buthod-Garçon, suit une histoire familiale dans la Savoie des années 1920 — une femme dont la seule qualité, à ses propres yeux, est sa voix, et ce que le harcèlement d’un hameau en fait.
Voodoo Blues, de Maria Lerate, part d’un homme ordinaire, déprimé et isolé, qui se lie à une IA et se retrouve l’auteur d’un pamphlet masculiniste dont il n’a aucun souvenir — avant d’avoir à affronter les conséquences d’un texte écrit sous l’emprise de sa propre rancœur.
Des projets forts, des voix affirmées, une écriture précise. Trois livres qui existeront.
Celles qui ont marqué les lecteurs
Un concours ne désigne qu’un texte par année. Le dépouillement en dit beaucoup plus.
1ʳᵉ année — Le repos du gobelin de Nadège Laforge (un boss de donjon en chaussons à pompons dérangé pendant sa tisane), Silence d’Alexa Sicart, Lapin sans frontières de Sandrine Destangs et Purée-Cordon bleu de Clément Lefebvre ont tous les quatre convaincu un vrai public.
2ᵉ année — La Diligence de la fortune de Saoucen Fayala, Le chant des pierres d’Adrien Minaire, Le criquet et l’harmonie d’Élodie Proncherit et Una-Vita-Per-La-Vita de David Benjamin suivent de près.
3ᵉ année — Les Larmes de Charon de Sophie Clamadieu, Le Titan Bienheureux de Marie Zimmer et Un minuscule cœur noir de Laure Perlot ont été très remarqués.
Chaque lauréate reçoit une journée de formation au choix. Bravo à elles quatre.
Pourquoi ce concours est réservé à nos élèves
C’est une question qu’on nous pose, et elle est légitime. Un concours ouvert aurait plus de visibilité, attirerait plus de monde, ferait plus parler. Nous n’en voulons pas, pour deux raisons.
La première : c’est notre contrôle qualité.
Chaque été, nous relisons tout ce qui a été écrit pendant l’année avec une seule question en tête, et elle n’est pas confortable : est-ce que ça tient ? Non pas « est-ce bien écrit », mais « est-ce qu’on est embarqué » — et surtout : avons-nous fait notre travail, ou avons-nous été trop indulgents ?
Le vote répond à cette question mieux que nous. Cinquante lecteurs qui convergent sur un texte, c’est une mesure. Si nos élèves de première année produisent des nouvelles qui tiennent trois mille signes avec une chute cohérente, c’est que la méthode fonctionne. Si la troisième année sort des textes construits en une heure avec cette densité-là, c’est que trois ans d’assimilation d’héritage narratif servent à quelque chose. Un concours ouvert au tout-venant ne nous apprendrait rien là-dessus : les résultats seraient dilués dans un corpus sur lequel nous n’avons pas travaillé.
La seconde : c’est le travail de nos élèves qu’il s’agit de valoriser.
Ces soixante-treize nouvelles ont été construites en atelier pendant des mois. Analysées en binôme, démontées en grand groupe, réécrites — parfois intégralement, parfois plusieurs fois. Le prix va à ce travail-là, à ces gens-là, et il est remis par les seules personnes qui savent ce qu’il a coûté : les autres élèves.
Et puis il y a l’effet secondaire, qui était en réalité l’objectif principal.
Nous constatons chaque année que peu d’élèves lisent ce qu’écrivent leurs camarades. C’est dommage, et d’abord pour eux. On apprend énormément à lire des textes d’apprentis — davantage, parfois, qu’à lire des chefs-d’œuvre. Parce qu’on y voit à nu ce qui accroche et ce qui décroche, ce qui tient debout et ce qui s’effondre à la troisième phrase. On y repère les mécanismes qu’on est soi-même en train de rater. C’est une école de lecture qu’on ne trouve nulle part ailleurs, et elle est gratuite.
Le prix n’était qu’un prétexte pour les y amener. Cinquante et un votants plus tard : ça a marché.
Une précision, pour finir
Il faut dire une chose clairement, parce qu’elle fonde tout le reste.
Quand on termine nos formations, c’est là que le vrai travail d’écriture commence. Et il prendra des années. C’est normal, et nous ne prétendons rien d’autre.
En France, la narration ne s’enseigne pas — contrairement à la plupart des pays où elle est une discipline à part entière. Notre travail consiste à rattraper ce manque : transmettre un corpus de savoirs et d’outils que la scolarité n’a pas donnés.
Nous ne sommes donc pas une école pour finir vos projets. Nous sommes une école pour vous outiller — pour faire de vous de véritables artisans, capables de mener leur histoire à terme avec le labeur et la remise en question que cela demande.
Les quatre textes primés cette année en sont la démonstration. C’est tout ce que nous cherchions à vérifier.
Si vous désirez vous former à la narration, et à l’écriture narrative nous vous recommandons les formations suivantes :






