Huit millions de dollars pour son premier week-end américain, contre un budget estimé entre 160 et 180 millions : Digger, d’Alejandro González Iñárritu, rejoint déjà les plus grands naufrages de l’histoire d’Hollywood. La tentation est grande de conclure au film raté, prétentieux, à la pose d’auteur. En sortant de la projection, nous avons fait le diagnostic inverse. Digger ne raconte pas mal. Il raconte trop bien ce que personne n’a envie d’entendre. Le rejet qu’il suscite n’est pas un verdict sur le film, c’est un symptôme de l’époque.

Autopsie d’un four annoncé
Les chiffres sont sans appel. Sorti en France le 30 septembre 2026, deux jours avant les États-Unis, Digger a démarré à 8 millions de dollars en Amérique du Nord et à 20 millions dans le monde. Variety évoque l’un des plus gros échecs de tous les temps ; les analystes chiffrent la perte à 150 millions de dollars au moins. Tom Cruise signe son pire démarrage depuis Lions et Agneaux, en 2007.
Avant même la sortie, la critique américaine avait tranché : Cruise sauvé, le film exécuté. En France, l’accueil a été nettement plus partagé. Mais la question qui nous intéresse n’est pas de savoir qui a raison. Elle est de comprendre ce qui, dans la construction même de ce récit, provoque un tel mouvement de recul.
Si l’on cherche les défauts habituels, on fait chou blanc. Le film n’est pas mal raconté. Il n’est pas ennuyeux. Il n’a rien de la pose arty que l’on reproche parfois à son auteur. Les décors sont spectaculaires, Emmanuel Lubezki filme en VistaVision, et chaque comédien y laisse ses tripes. Digger dérange pour une autre raison : il est parfaitement accordé à son époque.
Le petit-fils de Daniel Plainview
L’époque, justement : peur de la guerre, peur d’un dérapage des dirigeants, peur d’une bascule vers l’autoritarisme, le tout sur fond de crise climatique qui s’emballe. Digger plonge dans ce bain d’angoisse et en tire son protagoniste. Digger Rockwell, magnat du pétrole interprété par un Tom Cruise méconnaissable sous les prothèses, mais surtout porté avec une énergie sidérante.

100 ans après le début du pétrole, l’addition tombe.
Rockwell pourrait être le petit-fils de Daniel Plainview, le prospecteur de There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson (2007). Même figure de self-made man qui a réussi en se faisant violence, en écrasant toute sensibilité. Un personnage détestable, effrayant, et que l’on comprend un peu trop bien.
Car Rockwell incarne quelque chose qui dépasse sa caricature : le moteur même du développement humain. Non pas la contemplation ou la paix, mais la dimension conquérante. Ne pas écouter ses peurs, ne jamais s’arrêter, refuser de laisser passer la chance de devenir plus grand que soi. C’est la pulsion qui a bâti les civilisations, et c’est la même qui les mène au bord du gouffre. On la voit partout à l’œuvre dans le champ politique, la remontée des extrêmes en est une manifestation. Le cri de ralliement de Rockwell tient en une phrase : j’y arriverai, à tout prix.
Rockwell n’est pas un monstre venu d’ailleurs. Il est le moteur de l’humanité, filmé au moment où il s’emballe.
L’anti-Armageddon
Le film s’ouvre sur le début d’une catastrophe : un forage de la compagnie de Rockwell déclenche une fuite de méthane qui menace de déplacer des millions de personnes. Puis nous suivons des personnages peu sympathiques qui tentent de gérer la crise au mieux de leurs intérêts.

Le pivot du film : nous avons détruit la planète pour vous faire plaisir !
On connaît la grammaire du film catastrophe des années 1990. Dans Armageddon (Michael Bay, 1998), Bruce Willis retroussait ses manches et sauvait la Terre par pur pragmatisme. Le héros affrontait la catastrophe ; c’était un récit de type Affronter le monstre, pour reprendre la typologie de Christopher Booker. Rockwell est pragmatique lui aussi, mais il n’essaie pas d’arrêter la catastrophe. Elle est inexorable. Ce qu’il cherche, c’est à en sortir gagnant, et si possible en sauveur. Le monstre n’est plus en face du héros : le héros est le monstre, et il tient le micro.
Pas de gentils, pas de méchants, pas d’issue de secours
Qu’est-ce qui dérange tant, alors ? Un protagoniste antipathique ? Le cinéma en regorge. Le vrai malaise tient à l’absence de contrepoint.

Une farce tellement tragique qu’elle met en colère.
Prenons Don’t Look Up d’Adam McKay (2021), auquel on compare volontiers Digger. Le film avait connu un immense succès parce que le spectateur pouvait s’identifier aux deux braves scientifiques que personne n’écoutait. On riait de l’aveuglement des puissants depuis le camp des lucides. Digger comporte bien un scientifique, mais il n’a aucun poids. Pour des raisons économiques, puis par peur, il se tait ou parle dans le vide. Le film met en scène une négation pure et simple de la science.
Surtout, Digger refuse la bonne conscience. Il ne désigne pas les méchants industriels qui auraient saccagé la planète et pour lesquels on pourrait éprouver une saine indignation. Les seules réponses que proposent Rockwell et son entourage, figures transparentes des administrations actuelles déconnectées des catastrophes, sont celles d’un vieux logiciel : fabriquer un récit, manipuler, saisir la crise à bras-le-corps comme une nouvelle occasion de faire des affaires.
Le monologue

Un monologue central qui assène uppercut sur uppercut
Au midpoint, le récit culmine dans une scène redoutable, devant une version opératique des Nations unies. Rockwell y reconnaît tous ses torts. Puis, sans trop en dévoiler, il retourne l’accusation et pointe la responsabilité collective avec une efficacité glaçante. À cet instant, on n’est presque plus dans la fiction.
La comparaison avec Network de Sidney Lumet (1976) s’impose. Le film satirique des années 1970 culminait lui aussi dans des tirades où la colère et le cynisme du monde des affaires s’adressaient directement au spectateur. Le monologue de Digger en est un écho, en bien pire. Network dénonçait une dérive ; Digger constate un fait accompli.
Le dispositif en poupées russes
Et pourtant, on ne sort pas de Digger déprimé ni sonné. C’est là que le film révèle sa vraie force : un dispositif narratif en poupées russes, motif qui revient d’ailleurs dans les images.
Au premier tiers, un retournement révèle que la situation n’est pas ce que l’on croyait. Pendant un temps, cela invite à relativiser, à se demander si toute cette réflexion n’est pas un peu vaine. Elle ne l’est pas. Dans le dernier tiers, le dispositif se dévoile entièrement, et l’on comprend enfin le sens du projet : transmettre des clés aux générations à venir.
Digger est un message dans une bouteille, lancé à ceux qui hériteront du désastre.
Un massacre générationnel

Le chant du cygne de la génération du baby boom : après nous le déluge !
Car Digger est un jeu de massacre générationnel. La génération du baby-boom, incarnée par Rockwell et par les administrations, refuse d’assumer les conséquences de ses choix et s’en moque. Elle voit dans l’effondrement une nouvelle source de profit, puis réagit comme si elle ne comprenait pas ce qui arrive.
La génération suivante n’est pas épargnée. Elle est impuissante, rongée par la mauvaise conscience, et rêve de solutions miracles, comme si prendre conscience d’un problème suffisait à changer le monde.
Reste la jeune génération. Un enfant traverse l’arrière-plan du film, présent du début à la fin. Quand le dispositif se dévoile, on comprend que c’est à lui que le récit s’adresse. Il lui donne de quoi comprendre comment on en est arrivé là. De quoi en rire, ou au moins exprimer sa colère.
À quoi sert le rire ?
La colère monte partout, avec ses conséquences de plus en plus effroyables : montée de la violence, radicalisation face à une catastrophe qui ne s’annonce plus, puisque nous sommes en train de la vivre. Au milieu de ce paysage, Digger est un film nécessaire. Il ne se raconte pas d’histoires. Il met les pieds dans le plat, dans l’hubris humain, qui a conduit à la catastrophe globale que nous vivons actuellement, à la manière d’une danse (macabre), enfiévrée, comme dans Zorba le grec. On en sort secoué.

Alors, fait-il rire ? Il pose plutôt la question de ce à quoi sert le rire. La réponse est ancienne : le rire est une soupape, il soulage quand la pression devient insoutenable. Le public a refusé la soupape. Peut-être parce qu’elle laissait échapper une vérité qu’il préférait garder sous pression.
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