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Ecoles de creative writing – Eshkol Nevo

Par : Lionel Tran

« Un enseignement de l’écriture doit être ouvert »

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L’école de creative writing israélienne Sadnaothabait (les ateliers du jour), issue de 15 ans d’expérience, a été cofondée en 2014 par le romancier Eshkol Nevo et la poétesse Orit Gidali. Elle accueille chaque année environ 300 élèves dans ses murs, au cœur du marché aux puces de Jaffa, ou à l’extérieur (Haïfa, Kfar Saba, Jérusalem…) Cette première école d’écriture israélienne propose des cursus souples en deux ans et a l’originalité de proposer des cours animés conjointement par deux professeurs. Une trentaine d’étudiants de l’école ont été publiés, plusieurs ont été primés (prix du premier roman), et certains de leurs livres sont devenus des best-sellers.

Les Artisans de la Fiction : Vous avez co-créé, avec Orit Gidali, une école d’écriture en 2014. Sur quel principe repose cette école ?
Eshkol Nevo :
Je vais vous raconter l’histoire de l’école. Depuis 13 ans, Oril Gidali et moi, animions des ateliers d’écriture, des writing workshops, dans des appartements privés à Tel-Aviv. Au début, c’était plutôt une sorte de « boutique d’écriture ». Nous enseignions à 60 personnes chaque année, puis très, très lentement, la demande a augmenté.

Durant l’été 2011, il y a eu de nombreuses manifestations en Israël (1). Il se trouve qu’un des leaders des manifestations était aussi un de nos élèves et il nous a invités à faire un atelier d’écriture pendant une manifestation. Nous l’avons fait, c’était la 1ère fois que nous animions en dehors d’un logement, en plein air. Tous les manifestants venaient et écrivaient des poèmes… Donc, nous avons pensé : « et si nous prenions cette idée de boutique d’écriture et que nous donnions l’opportunité d’apprendre l’écriture à plus de gens ? » Et nous avons créé l’école, il y a deux ans.

Quels types de cours proposez-vous ?
 Notre principal cours est animé par Oril Gialdi et moi. Avec Orit, nous enseignons la narration et la poésie.  Nous sommes présents tous les deux durant chaque cours, nous discutons des textes avant les leçons. Parfois nous ne sommes pas d’accord à propos des textes, et nous venons avec ce désaccord en classe.

Nous proposons également différents cours spécialisés : écriture journalistique, écriture journalistique/ internet, écriture de chansons, écriture au « je » pour les blogs, écriture de fantasy, écritures thérapeutiques… Ces cours sont animés par différentes personnes. En plus d’Orit et moi, les fondateurs de l’école, il y a en tout 17 personnes qui interviennent dans notre école : des écrivains, éditeurs, scénaristes, journalistes, une chanteuse, une psychologue…

Dans les cours que vous animez avec Orit, vous êtes deux professeurs pour chaque cours ?
Oui, mais toute l’école ne fonctionne pas de cette manière. Il y a des classes avec un seul professeur. C’est spécifique à notre cours, que nous réalisons toujours à deux depuis 15 ans. Il y a souvent des différences d’opinions, de sa part ou de la mienne. Orit se focalise beaucoup sur la langue. Je suis plus axé sur la narration, de manière générale. Mais parfois nous permutons les rôles. C’est bien d’avoir quelqu’un auprès de qui prendre conseil, parce que parfois -vous le savez en tant que professeur- vous vous retrouvez dans une situation particulièrement difficile avec un étudiant, vous allez devoir lui parler de son texte et lui dire quelque chose de dur. Dans ces moments là, c’est bien d’avoir quelqu’un avec qui en discuter, afin de voir quelle serait la manière la plus adaptée pour lui dire cette vérité sans déprécier le travail de l’étudiant, ou sans qu’il se sente blessé. Donc c’est une chance de travailler à deux.

Combien d’étudiants accueille votre école ?
Nous accueillons environ 200 étudiants chaque année dans l’école, plus une centaine d’autres étudiants durant des workshops en dehors de l’école. Nous avons beaucoup de demandes.

Comment, vous-même, en tant qu’étudiant, avez-vous appris à raconter des histoires ?
Je pense que je raconte des histoires depuis que je suis enfant. Mais j’ai commencé à penser sérieusement en faire une profession quand j’ai terminé mes études de psychologie à l’université. Un des autres étudiants m’a dit : « tu sais, il y a un workshop de creative writing, si tu as envie de passer… ». J’ai dit « ouais, pourquoi pas… » Et je suis allé à mon premier atelier d’écriture.  J’avais 28 ans.

À l’université ?
 Non, c’était un atelier privé. Les writing workshop universitaires ne sont pas très présents en Israël. C’était un atelier privé, nous étions sept étudiants, je me suis assis et cela a changé ma vie.
Je ne savais absolument pas à quoi m’attendre. Et ça s’est avéré être un des moments les plus cools de ma vie parce que je me suis mis à écrire, et à écrire. A chaque cours, entre les cours. J’ai démissionné de mon travail pour écrire. C’est devenu une obsession, soutenue par cet incroyable atelier d’écriture.

Est-ce que le fait d’avoir étudié la psychologie vous aide à construire vos personnages, en tant qu’auteur ?
Parfois j’ai l’impression que c’est le contraire, parce que d’habitude dans la psychologie, vous avez tendance à aller vers la généralisation : vous essayez d’identifier un phénomène, quelque chose qui soit commun, qui puisse être diagnostiqué. Est-il bipolaire ? Est-il schizophrène ? Est-il dépressif ?

Je pense que quand j’écris un personnage, j’essaie de faire l’inverse, j’essaie de trouver ce qu’il y a de spécifique en lui, en elle -ce qui fait qu’il n’est pas comme tout le monde. Des traits physiques particuliers, une manière de s’exprimer, une manière de penser particulière : qu’est-ce qui le rend, ou la rend différent ?

Donc je ne pense pas que mes études de psychologie m’aident. Il s’agit plus de savoir écouter les gens, de leur parler, d’observer. Quand je suis dans le processus d’écriture, je suis toujours en train d’espionner, de chercher des choses que je pourrais utiliser dans mes livres.
Même actuellement, à Lyon, durant les Assises Internationales du Roman. Le jour de mon arrivée, je me suis assis dans un café, j’ai regardé les gens et je me suis dit : « oui, je peux utiliser ce chapeau ! », « je peux utiliser ce collier, le mettre autour du cou d’un de mes personnages ».
Donc ce qui m’aide pour construire des personnages, ce n’est pas tant mes études de psychologie que le fait d’être ouvert.

Vous avez parfois recours à des flash-back dans vos romans. Travaillez-vous beaucoup le passé de vos personnages, leur histoire antérieure au récit ?
Je ne m’assois pas à ma table de travail en ayant planifié telle trajectoire de vie pour tel personnage, ou en pensant « il faut que j’écrive l’histoire de chacun de mes personnages avant de commencer ».  Les personnages se développent au cours de l’écriture et parfois je sens le besoin d’un flash-back et à ce moment-là, je dois y penser.  Par exemple, nous nous sommes rencontrés il y a deux heures, j’ai une sorte de concept de vous, qui repose sur nos échanges et notre conversation, et peut-être, si nous en avons la chance, j’en arriverais à vous connaitre plus, à connaitre votre enfance, là où vous êtes né. Cela prend du temps.

Je pense que c’est artificiel de le planifier à l’avance. Parfois ça prend du temps, c’est comme avec une personne, parfois vous avez besoin de temps pour comprendre quel a été son passé, son histoire familiale. Je ne prépare pas l’histoire de mes personnages.

Quelle approche de la pédagogie de l’écriture proposez-vous dans votre école ?
 Je pense que ce qui était nouveau dans ce que nous avons apporté dans le champ des workshops de Creative writing –il y en a beaucoup en Israël- c’est que nous avons senti que le cours lui-même devait être une expérience. Quelque chose de créatif doit se produire durant la leçon. Les gens doivent écrire, pour commencer. Chaque cours, ou chaque début de cours au moins, doit être actif et non passif.

Mais cela va plus loin : il s’agit d’essayer d’exposer les gens à toutes sortes de contraintes, de situations, et les sortir de la classe et d’amener dans la classe toutes sortes d’artistes.
Donc le cours ne repose plus seulement sur des retours et de l’analyse de textes. Il devient quelque chose que les étudiants vont expérimenter et qu’ils vont prendre du plaisir à faire, quelque chose qui va les inspirer. C’est, je pense, l’élément le plus crucial pour nous.

Nous désirons que chaque leçon soit une expérience. Quelque chose d’intéressant doit se produire, aussi pour nous en tant que professeurs –si vous faites trop souvent la même leçon, vous vous ennuyez, et la classe sent que vous vous ennuyez. Et donc, nous devons inventer. Ma partenaire est vraiment très forte pour ça. Elle a vraiment beaucoup d’idées pour déclencher la créativité chez les élèves. En général, j’ai l’embarras du choix –elle propose quatre idées et je dis « celle-ci est la meilleure ».
Une chose est vraiment spécifique à nos workshops : nous ouvrons de nombreuses possibilités aux étudiants d’interagir avec nous. La classe n’est qu’une option. Or, certaines personnes sont timides dans ce contexte. Elles ont besoin d’avoir des retours écrits sur le texte qu’elles ont rédigé à la maison, d’autres ont besoin d’un accompagnement personnalisé. Nous leur donnons cette opportunité d’un rendez-vous, ou d’une conversation téléphonique.

Nous ouvrons donc de nombreux canaux, ce qui représente bien sûr plus de travail, mais c’est ce que les étudiants viennent chercher chez nous. Ils veulent avoir autant de retours qu’ils le peuvent. Ils veulent avoir un lien avec les professeurs, nous leur en offrons la possibilité. Je pense que c’est spécifique à notre école.

Combien d’étudiants avez-vous par classe ?
 Quinze, au maximum, parfois moins. Nous essayons de les sélectionner.  Nous avons la chance d’avoir beaucoup de personnes qui veulent étudier avec nous, donc nous avons la possibilité de choisir. Et parfois dans les demandes que nous recevons, ça va être une phrase que vous repérez dans un texte, et qui vous fait dire « il y a du potentiel, il y a quelque chose d’intéressant, là ». C’est une chance, dans le contexte actuel, de pouvoir choisir à qui nous voulons enseigner.

Quelle est la durée des cursus ?
Cela dépend des étudiants. Le minimum est un semestre de 40 heures académiques. Et ensuite c’est en option. « Vous voulez continuer ? C’est un semestre de plus. » Ce qui fait une année entière. Et au bout d’un an, ils ont une option : « vous voulez rentrer chez vous et écrire votre manuscrit ? Allez-y. » Mais s’ils veulent continuer, c’est un autre semestre. Et après deux ans, c’est-à-dire quatre semestres, cela s’arrête. En général, nous leur disons : « c’est suffisant, allez chercher de l’inspiration en dehors des cours de l’école. »

Donc, en général, le processus long est de deux ans, mais c’est optionnel. Nous nous sommes rendus compte que certains étudiants n’avaient pas besoin d’un processus d’apprentissage aussi long. Certains sont déjà presque déjà au point en venant nous voir, ils ont juste besoin d’un ou deux workshops et ils sont prêts. Ils ont juste besoin d’être guidés, ils n’ont pas besoin du groupe. Ils peuvent aussi suivre un autre cours dans l’école, pour y trouver de l’inspiration.
C’est un type de structure très libre. Peut-être est-ce dû à moi, je n’aimerais pas que l’on me force à étudier des choses que je n’aime pas ou que je ne veux pas, parce que c’est obligatoire. Donc nous donnons aux étudiants autant de liberté que nous pouvons. Certaines personnes ont besoin de plus de cadre, d’autres moins, c’est très personnel.

Quels genres de personnes viennent dans vos cours ?
Comment répondre à une question pareille ? C’est très variable. Je dirais que ça commence avec des gens qui sortent de l’armée, qui ont 21, 22 ans, jusqu’à des vétérans, des personnes âgées, jusqu’à 70-80 ans.
Il y a beaucoup de personnes de mon âge, qui ont la quarantaine, un petit peu plus de femmes que d’hommes, mais cela change un peu dernièrement. Donc une très grande variété de gens.
Israël est une société très compliquée, composée de multiples tribus. Nous avons dans nos classes des représentants de toutes ces tribus : des religieux –au sein du groupe religieux, des religieux orthodoxes- des non-religieux, des riches, des pauvres, tel coin du pays, tel autre partie du pays.
Ce qui est fascinant dans le fait d’enseigner l’écriture, c’est que les élèves commencent le cours avec des a priori, des étiquettes. On peut voir les étiquettes sur leur front : « ah, voilà la femme religieuse », « peut-être que celui-ci ou celle-là je ne vais pas l’aimer à cause de ça » … et puis tout le monde se retrouve à parler d’écriture et à raconter des histoires, alors les étiquettes tombent, ils parlent ensemble, et parfois deviennent de bons amis. Ça fait partie de ce que j’aime dans l’apprentissage de l’écriture. Cela permet d’aller au-delà des catégories de la société, qui sont très nombreuses en Israël.

Comment s’orientent vos étudiants au sein de vos cours ?
Nous avons des cours de journalisme, d’écriture de chansons, écritures thérapeutiques… Certaines personnes commencent « journalisme/internet » et découvrent qu’ils veulent écrire un roman, et ils changent de cursus, tandis que d’autres commencent à rédiger de la littérature, et découvrent qu’ils sont plus intéressés par l’écriture d’un blog, et d’autres cours concernent l’écriture de poésie. Nous proposons beaucoup d’options, c’est un cursus assez libre, et mobile, qui dépend de la trajectoire de chaque élève, qui peut changer d’orientation en cours de route.

Comment s’appelle votre école ? Pourquoi ?
« Sadnaothabait », c’est difficile à traduire de l’hébreu. « The workshops of the homies » / « Les ateliers du jour”, comme les “plats du jour”, parce que nous avons commencé à enseigner chez nous, dans des habitations privées, dans les living-rooms de personnes à Tel-Aviv. Les living-rooms devenaient de plus en plus étroits, les prix des workshops de plus en plus élevés. Ça devenait impossible de continuer comme ça, de satisfaire 15 personnes dans un espace minuscule. Nous avons essayé de maintenir cette atmosphère d’intimité. Nous voulons donner à nos élèves le sentiment qu’ils sont à la maison.

Notre école ne ressemble pas à une école. Quand nous avons ouvert l’école, mes filles voulaient voir où travaillait papa. J’étais très fier de leur faire visiter, elles sont entrées et elles ont dit « mais ça ne ressemble pas à une école, Papa. »
Notre école est située dans le marché aux puces, à Tel-Aviv, dans une ancienne boutique du marché aux puces. Il y a de hauts plafonds, c’est un endroit vraiment cool. Les gens ont l’impression que c’est chez eux, ils empruntent des livres, ils apportent leurs propres livres. C’est un genre d’école moderne, une école d’écriture qui n’intimide pas. C’est pour cela que nous avons choisi cet endroit et pourquoi nous ne voulons pas être plus gros, peut-être que nous pourrions, mais nous voulons rester à cette taille.

Les Artisans de la Fiction : Avant de créer cette école, vous avez enseigné l’écriture dans plusieurs universités en Israël.
Oui, pendant 7 ans.

Pourquoi avez-vous arrêté ?
 Parce que, fondamentalement, je ne crois pas que l’université soit le bon endroit où enseigner l’écriture. Pour des raisons variées. La première est l’économie. A l’université vous devez faire de nombreux travaux, qui ne sont pas créatifs, il faut soumettre des articles. Et d’ordinaire, pendant que j’enseignais, mes étudiants étaient tellement occupés à soumettre des articles académiques, qu’ils n’avaient pas le temps de faire les exercices de creative writing que je leur donnais.

Ensuite, à l’université les gens sont au début de la vingtaine, ce qui est limitant. J’ai aussi envie d’enseigner à des personnes qui ont déjà une vie remplie, et qui veulent écrire. Certains d’entre eux ne peuvent pas s’engager dans le processus universitaire. Est-ce que ça veut dire qu’ils ne peuvent pas d’écrire ? Peut-être en sont-ils vraiment capables, parce qu’il y a quelque chose de spécial dans leur vie.

Plus j’enseignais à l’université, plus je sentais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, qui ne fonctionnait pas. Les étudiants de mes cours d’écriture à l’université ne publiaient pas de livres, ils étaient trop accaparés par leurs études… Tandis que les étudiants de mes cours privés s’épanouissaient. Alors je me suis dit : peut-être que je devrais créer ma propre école, qui serait très libre. Et où les étudiants auraient le temps d’écrire, au lieu de passer leur temps à s’inquiéter de leurs travaux universitaires, de leurs notes.

Encore une fois, je ne comprends pas comment on peut donner une note à un travail d’écriture littéraire. En tant que professeur d’université, j’étais obligé de donner des notes, comment peut-on noter une histoire ? Je peux dire ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas et éventuellement donner un conseil, mais donner une évaluation, cela me paraît un peu étrange. Je suis heureux de ne plus avoir à le faire. Un enseignement de l’écriture doit être ouvert : il faut pouvoir tenter des choses, faire des erreurs, être passionné, mais pas faire partie du système académique. Je pense que c’est la façon dont on peut enseigner l’écriture.

Peut-être que nous devrions faire un programme d’échange scolaire entre Lyon et Tel-Aviv, entre Les Artisans de la Fiction et Sadnaothabait. Qu’en pensez-vous ? Faisons-le !

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Le site de l’école Sadnaothabait (en hébreux, traduisible avec la fonction traduction du navigateur « chrome »)

Cet entretient à été réalisé le 30 mai 2016 aux Subsistances, durant les 10èmes Assises Internationales du Roman, grâce à Adélaïde Fabre et Céline Linguagrossa.

Interview & traduction : Lionel Tran.

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