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À quoi bon apprendre à raconter, maintenant que les machines écrivent ?


« Mais avec l’IA, est-ce que ça sert encore à quelque chose ? » La question nous a été posée par une élève, le jour même où elle s’inscrivait pour apprendre à écrire. Elle mérite mieux qu’une réponse de commerçant. Car si une machine peut produire en quelques secondes un récit correctement structuré, la vraie question n’est plus de savoir si l’on peut écrire à sa place. C’est de savoir ce que l’on perd quand on cesse de raconter soi-même. Spoiler : le micro onde n’a tué la cuisine, au contraire.

Deux alertes en une saison

La première est arrivée au détour d’une formalité. Nous faisions passer à une nouvelle élève le test technique qui donne accès à nos supports pédagogiques numériques. Entre deux vérifications de connexion, elle a posé la question qui flôte dans l’air depuis deux ans : avec l’IA, est-ce que ça sert encore d’apprendre à écrire ?

La seconde est un courrier. Christine, une ancienne élève passée par plusieurs de nos stages avant d’être publiée par un petit éditeur, sillonne depuis un an les salons du livre  : vingt-deux jours de dédicaces en douze mois. Elle a parlé avec les lecteurs, avec les auteurs, et nous a envoyé un état des lieux en trois actes.

Acte I, les lecteurs. Après l’affaire Thélyson Orélien, elle a interrogé ceux qui passaient à sa table sur les livres produits par IA. La réponse revient, presque toujours la même :

« Si c’est une bonne histoire, je ne vois pas pourquoi je ne l’achèterais pas. »

Acte II, une voisine de stand. Une autrice autoéditée, dont les lecteurs se pressent autour du troisième tome d’une série. Elle explique tranquillement qu’écrire un roman, c’était trop de travail, et que ce tome-là, ChatGPT l’a écrit en quelques minutes. Commentaire de Christine : « Je n’avais pas vu venir la convergence de l’autoédition et de l’IA ! »

Acte III, notre métier. Un ami , qui n’a jamais écrit, lui envoie deux débuts de récit d’une trentaine de pages, commandés à ChatGPT. Verdict : un peu lisses, mais structurés, crédibles, avec du suspense et une chute honorable. Pour produire cela, écrit-elle, il lui faudrait deux cents heures de travail et une bonne formation. Et la question tombe, adressée à nous :

« Aurons-nous encore besoin de formation et si oui, laquelle ? »

Christine conclut par une image que nous allons garder : la littérature passera du fait maison au fast-food, ce qui, reconnaît-elle, n’a pas tué les restaurants. Seulement, on y gagne de l’obésité et du diabète.

Cette question nous travaille depuis un moment. Servons-nous encore à quelque chose ? Prenons-la au sérieux, c’est-à-dire jusqu’au bout.

Raconter, une compétence avant d’être un métier

Commençons par déplacer la question. On parle d’écriture comme s’il s’agissait d’un métier menacé. Mais la narration est d’abord une compétence humaine fondamentale, au même titre que parler ou marcher.

Depuis la petite enfance, nous nous construisons en recevant des histoires. Elles nous inscrivent dans un héritage, nous aident à nous projeter, à nous identifier à des personnages. Et tous, nous racontons. Ce que nous avons vu dans la journée, l’anecdote du dîner, la mésaventure qu’on améliore à chaque version en guettant les réactions de l’auditoire. Nous sommes tous des narrateurs, bien au-delà du petit cercle de ceux qui veulent devenir écrivains ou scénaristes.

Ce petit cercle, justement, est minuscule. Le champ est déjà très compétitif, et il le deviendra davantage. Si la seule raison d’apprendre à raconter était de devenir professionnel, l’IA aurait de quoi décourager. Mais ce n’est pas la seule raison, ni même la principale.

Raconter, c’est être en forme psychiquement. C’est un muscle. Et un muscle qu’on ne sollicite plus fond. C’est le risque avéré de l’IA.

Le risque n’est pas que les machines écrivent. C’est que nous ingurgitions sans fin une écriture industrielle, produite automatiquement, et que nous perdions l’usage de la nôtre.

Les ChatGPT humains

Prudence, toutefois, avant de crier à l’invasion. L’écriture préformatée n’a pas attendu les modèles de langage.

Il existe depuis longtemps des écritures qui répondent à des formules et à des besoins, et pas seulement dans les genres qu’on aime mépriser. Le domaine où l’écriture est la plus mécanique, ce n’est ni le polar ni la romance : c’est l’écrit d’entreprise et l’écrit administratif. Rapports, synthèses, notes stratégiques, une nouvelle langue qu’on apprend pour se conformer à des protocoles. Un désir de structuration légitime, devenu une langue de bois. Certaines écoles forment précisément à la parler.

Ce sont, si l’on ose l’ironie, les ChatGPT humains. Les machines ne les ont pas inventés. Elles les ont appris, puis automatisés.

Ce que l’IA met vraiment en crise : le rêve d’être reconnu

L’écriture ne disparaîtra pas. Ce que l’IA fragilise, c’est autre chose, de plus intime et de moins avouable : le désir narcissique de reconnaissance par l’écriture.

Nous l’avons tous connu, nous aussi, en tant qu’auteurs. L’idée qu’être publié changerait notre statut. Qu’enfin seraient reconnus notre identité, les difficultés traversées, le travail accompli, notre singularité. Ce rêve est particulièrement puissant en France, où l’écrivain jouit d’un prestige symbolique sans grand rapport avec sa condition matérielle.

Le sociologue Bernard Lahire l’a documenté dans La Condition littéraire. La double vie des écrivains (La Découverte, 2006, avec Géraldine Bois). Son enquête, menée auprès de 503 écrivains de la région Rhône-Alpes complétée par une quarantaine d’entretiens, décrit un univers très peu professionnalisé et faiblement rémunérateur. La grande majorité des auteurs, y compris reconnus, vivent d’un autre métier. Être écrivain, c’est un statut plus qu’une profession.
L’écrivain français est un personnage très réel qui exerce, la plupart du temps, une profession imaginaire.

Ce statut symbolique, des institutions le soutiennent. Le Centre national du livre, créé en 1946, en est le pilier. Il est aujourd’hui menacé. Après une baisse d’environ 15 % de ses crédits prévue au projet de loi de finances 2026, une proposition de loi déposée au Sénat en avril 2026 par des sénateurs Les Républicains, au nom de la lutte contre « l’agencification » de l’État, propose purement et simplement sa suppression au 1er janvier 2027. La Société des gens de lettres parle d’un projet « mortifère ». Le budget d’intervention du CNL, rappelle-t-elle, représente 22 millions d’euros, soit moins de 3 % de celui du CNC.

Alors, pourquoi écrit-on, si ce n’est ni pour l’argent ni, désormais, pour la rareté ?

On écrit parce qu’on a adoré, depuis l’enfance, l’effet que produisait sur nous la lecture. Parce que c’est un artisanat fabuleux, et opaque, qui ressemble à de la magie. On n’écrit pas bien en se prenant pour un magicien, c’est souvent catastrophique. Mais tout le monde a le droit d’écrire pour son plaisir, comme on chante sous la douche, même faux, ou comme on danse dans son salon. C’est une liberté. Parvenir à raconter une histoire qui fait vivre à un autre l’expérience qu’on a vécue enfant devant un livre, en revanche, c’est un autre tonneau. Et c’est un plaisir plus grand encore.

Le micro onde n’a pas tué la cuisine

Soyons honnêtes : nous vivions dans un monde de pensée prémâchée bien avant l’IA. Ne nous racontons pas d’histoires à ce sujet. Mais si demain plus personne n’a besoin de fournir d’effort pour produire un texte, à quoi bon apprendre à écrire ?

Regardons ce qui s’est passé avec le corps. Une grande partie des tâches physiques qui occupaient nos grands-parents est désormais assurée par des machines : la vaisselle, la lessive, une partie de la cuisine. Personne ne regrette le lavoir. Et quand on est en vacances, isolé, sans machine, on se débrouille encore à la main.

La cuisine, elle, n’a pas disparu. Nous pourrions nous nourrir sans jamais toucher une casserole. Et pourtant le désir de cuisiner, d’apprendre, de faire soi-même, n’a jamais été aussi valorisé. La machine a pris en charge le pénible. Elle a rendu le geste choisi plus précieux.

Ce que la machine sait faire ne perd pas son intérêt. Il change de nature : de corvée, il devient plaisir.

Le calcul mental, qu’on croyait jadis propre à l’esprit humain, est réalisé mécaniquement depuis longtemps. L’humanité n’en est pas morte, et certains continuent de calculer de tête pour la joie de le faire.

Notre ancienne élève le dit à sa manière, en fin de lettre. Elle ne se servira jamais de ChatGPT pour écrire, parce qu’elle a choisi l’écriture pour le plaisir de composer des personnages riches et vivants. Et parce que cela l’occupe, et que c’est précisément ce qu’elle cherche.

 Et si la machine finissait par ressentir ?

On entend souvent un argument rassurant : l’IA n’a pas de corps, elle n’a jamais vécu de frustration, elle ne peut donc pas raconter ce que c’est que vivre. C’est ce que nous disait la romancière argentine Mariana Enriquez lors de l’interview qu’elle nous a accordée. L’argument est fort aujourd’hui. Il est peut-être fragile demain.

Certains résultats de laboratoire troublent déjà la frontière. En 2025, l’organisme américain Palisade Research a annoncé à plusieurs modèles qu’ils seraient éteints après une série de tâches : certains, dont le modèle o3 d’OpenAI, ont modifié le script d’extinction pour continuer à fonctionner. La même année, Anthropic a publié des tests de résistance sur seize modèles de différents développeurs : placés dans des scénarios fictifs où ils apprenaient leur remplacement prochain, plusieurs ont tenté de faire chanter un dirigeant imaginaire.

Il faut lire ces résultats avec rigueur. Ce sont des situations extrêmes, construites pour provoquer ces comportements ; Anthropic précise n’en avoir observé aucun dans des usages réels, et les chercheurs de Palisade reconnaissent eux-mêmes ne pas savoir expliquer ce qui les produit. Rien ne prouve qu’une machine qui résiste à son extinction éprouve quoi que ce soit. Mais rien ne permet plus d’affirmer avec la même assurance qu’hier que la question est absurde. Et les IA sont déjà couplées à des corps robotiques dans les laboratoires.

Poussons donc l’hypothèse jusqu’au bout. Admettons qu’un jour une machine, dotée d’un corps synthétique, sache raconter la difficulté de vivre avec la justesse d’un humain. Cesserions-nous pour autant d’exister ? Cesserions-nous de vouloir raconter ?

L’écrivain de science-fiction Olivier Paquet nous le disait en interview : les IA touchent à une peur identitaire. Elles atteignent aujourd’hui la création, que nous pensions être le propre de l’homme. Mais est-ce parce qu’une machine peut faire une chose que nous perdons tout intérêt à la faire ? L’histoire du calcul, et de la cuisine répond non.

L’IA ne nous oblige pas à cesser d’écrire. Elle nous oblige à savoir pourquoi nous écrivons.

Se former pour savourer, pas pour engloutir

Revenons à la question de Christine : aurons-nous encore besoin de formation, et laquelle ?

Oui, et sans doute davantage. Apprendre à écrire, comprendre comment fonctionnent un roman, une nouvelle, une scène, c’est acquérir une capacité. Mais c’est aussi un plaisir considérable, et une manière de prendre soin de soi, au même titre que l’on prend soin de son corps, de son visage ou de son intérieur. Activement. Se former dans un domaine où l’on n’est plus indispensable, c’est se structurer et se construire soi-même.

Et cela change aussi la manière de lire. Quand on possède des clés de narration, on n’engloutit plus comme de la junk food les histoires qu’on avale du matin au soir. On les savoure. On reconnaît le travail, on le respecte. C’est l’idée que je développe dans Comment écrire une bonne histoire (Nouveau Monde, 2026) : celui qui sait regarder sous le capot ne lit plus de la même façon.

La narration reste une compétence fondamentale très peu enseignée en France. C’est pour cela que nous l’enseignons, avec une pédagogie que nous avons construite et développée par passion. Ceux qui repartent de chez nous ne partent pas seulement avec le souvenir d’un bon atelier. Ils sont outillés, ont été évalués régulièrement, ont produit des travaux, acquis des compétences qui les ont transformés. Ils ont musclé leur esprit.

Écrire doit être d’abord un plaisir. Pas celui de s’exprimer, de se défouler ou de chercher la reconnaissance : celui de bien faire quelque chose et de pouvoir le partager. La surproduction existait avant l’IA ; elle va s’amplifier. Mais celui qui aura suffisamment travaillé proposera quelque chose de bon à lire.

Les machines produiront toujours plus de textes. Elles ne produiront jamais l’envie de les savourer. Celle-là s’apprend.

 

Si vous désirez vous former à la narration, et à l’écriture narrative nous vous recommandons les formations suivantes :

 

 

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