La littérature française a inventé le fantastique avec Maupassant et Mérimée, puis elle a laissé l’horreur aux Américains, au cinéma et aux adolescents. Résultat : en 2026, quand Pocket ressuscite une collection d’horreur vingt ans après la mort de Pocket Terreur, l’éditrice qui la pilote fait ses courses en anglais. Angélique Joyau décrit un genre en pleine mue, porté par des autrices trentenaires, le corps, la maternité, le climat, et lance un appel sans détour : on manque de voix françaises. Le terrain est libre. Qui va oser y entrer ?
Pour la plupart des lecteurs, un livre de poche est « la version pas chère » : le même texte, en plus petit. Angélique Joyau décrit tout autre chose, un métier de tri, de pari et de mise en scène. Pocket appartient au groupe Editis : « On reçoit d’office toute la production de tous les éditeurs grand format du groupe », mais aussi celle d’indépendants, parfois de concurrents. Sur le seul polar et l’horreur, elle publie une centaine de titres par an et en lit « peut-être cinq cents, peut-être plus ». Un sur cinq franchit le seuil.
Le tri marie deux logiques qu’on aime opposer : le coup de cœur et l’historique de ventes. Quand elles convergent, « les planètes s’alignent ». Le cas passionnant est l’autre :
« Il arrive assez régulièrement qu’il y ait des livres en grand format qui n’aient pas trouvé le public qu’ils méritaient. Nous, on les reçoit en lecture. Et là, coup de cœur, magie ! »
Le poche ne se contente plus d’exploiter un succès, il répare une injustice. À condition de ne pas représenter le livre à l’identique : « On peut changer la couverture, on peut en parler sous un angle un peu différent, on peut le soutenir avec des dispositifs commerciaux et marketing propres aux poches. » Gérard Genette appelait cela le paratexte (Seuils, Seuil, 1987) : tout ce qui oriente la lecture avant la première phrase. L’éditeur de poche ne réécrit pas le livre, il réécrit la porte par laquelle on y entre.

Parfois, changer la porte, c’est changer de maison. Catriona Ward, classée en polar chez Pocket alors qu’elle est publiée en horreur aux États-Unis, rejoint New Horror. Le Silence des agneaux aussi. Le texte n’a pas bougé d’une virgule ; c’est l’« horizon d’attente » cher à Hans Robert Jauss qui a changé. Hannibal Lecter n’a pas bougé. C’est l’étagère qui a tourné autour de lui.
Pocket Terreur, autopsie d’un mort-vivant
Toute histoire d’horreur commence par une tombe qu’on n’aurait pas dû rouvrir. La collection Terreur a vécu chez Pocket de 1989 à 2003 : Masterton, Herbert, Koontz, Anne Rice, Stephen King. Puis « les tendances ont changé », et l’horreur s’est dissoute dans le thriller. Les années 2000 ont troqué la crypte contre la salle d’autopsie.
Vingt ans plus tard, le cadavre bouge encore : « Ça revient tellement qu’on a décidé de relancer une collection d’horreur chez Pocket. » New Horror est arrivée en mars 2026 autour de six sous-genres : slasher, body horror, folk horror, horreur lovecraftienne, gothique, horreur psychologique. Le catalogue puise d’abord dans les grands formats 2025 du groupe, avant une ouverture aux éditeurs indépendants prévue en 2027. Le besoin, explique l’éditrice, est venu du cinéma et des séries. Renversement savoureux : le cinéma a longtemps pillé la littérature, de Frankenstein à Shining. Il lui rend aujourd’hui son public.
Vous avez déjà lu de l’horreur (personne ne vous l’avait dit)
Beaucoup de lecteurs associent encore l’horreur à la tronçonneuse des années 1990 : « trop flippant, trop violent ». L’éditrice leur répond par un tour de passe-passe :
« Quiconque a lu les premiers Maxime Chattam a déjà lu de l’horreur sans savoir que ça en est. »
Dan Simmons, rangé en imaginaire, a écrit L’Échiquier du mal et Terreur. Jean-Baptiste Del Amo a publié en 2025, dans la Blanche de Gallimard, La Nuit ravagée, histoire d’adolescents et de maison abandonnée : « À cent pour cent un roman d’horreur. » Les étiquettes, tranche-t-elle, relèvent « plus de considérations éditoriales et commerciales » que de littérature. Le philosophe Noël Carroll lui donne raison (The Philosophy of Horror, Routledge, 1990) : l’horreur se définit par l’émotion qu’elle provoque, non par son décor. Le western a besoin de chevaux ; l’horreur a seulement besoin d’un frisson. Elle peut donc se glisser partout.
Autrices, trentenaires, chair vive
L’horreur qui revient n’est plus celle des années 1980. Elle connaît « une féminisation très importante » : des autrices, souvent trentenaires, qui parlent « de la féminité, de la corporalité, de la domination patriarcale », mais aussi « de la parentalité, de la maternité ». « On vous laisse imaginer ce que ça peut donner avec un prisme horrifique. »
Le cinéma a ouvert la voie : Hérédité d’Ari Aster, Titane de Julia Ducournau, The Substance de Coralie Fargeat. S’y ajoutent les angoisses climatiques et, aux États-Unis, une horreur portée par les minorités, « une littérature d’émancipation » : Get Out de Jordan Peele, Stephen Graham Jones et son slasher amérindien, ou en Argentine Notre part de nuit de Mariana Enriquez (Éditions du Sous-sol, 2021). Le critique Robin Wood voyait dans le monstre le retour du refoulé. Chaque époque a les monstres de ses refoulements : les années 1950 avaient la bombe, les années 2020 ont le corps des femmes et la Terre qui brûle.
La catharsis à double détente
Pourquoi chercher ce qui nous effraie ? L’éditrice décrit deux mécanismes simultanés. Le premier est l’évasion par la saturation :
« Mon présent est ultra-anxiogène et du coup, je vais aller lire quelque chose qui pousse vraiment tous les curseurs. Quitte à flipper, autant flipper un vrai grand coup. »
C’est la catharsis d’Aristote, version Mad Movies : on ne se débarrasse d’une peur diffuse qu’en lui donnant un visage et des griffes. Lovecraft le posait d’emblée : « L’émotion la plus ancienne et la plus forte de l’humanité est la peur, et la peur la plus ancienne et la plus forte est la peur de l’inconnu » (traduction de travail). Le second mécanisme marche en sens inverse : regarder le présent en face, mais de biais, par « le biais de la littérature de genre ». L’horreur est un miroir déformant, mais déformant comme une loupe.
Les tropes : boussole ou cage ?
Six sous-genres, des tropes à la pelle : l’éditrice en défend la fonction « un peu pédagogique », pour les lecteurs comme pour les libraires. Mais elle voit le risque de « romans très chartés, très homogènes ».
« C’est un outil qui ne doit pas devenir enfermant. »
De Gilgamesh à Dracula, affronter le monstre est le plus ancien des schémas narratifs selon Christopher Booker. Ce n’est pas la convention qui fatigue, c’est son exécution mécanique. Scream a ressuscité le slasher en faisant réciter ses règles aux personnages. Get Out a retourné le huis clos familial. Un trope est un contrat avec le lecteur : on ne le trahit avec élégance que si l’on en connaît chaque clause.
Avis de recherche : voix françaises
Voici le cœur de l’entretien. L’approvisionnement de New Horror est « majoritairement anglo-saxon », car les Américains ont « trois longueurs d’avance ». D’où l’appel :
« On manque de voix françaises, clairement. Donc allez-y, lâchez-vous, lâchez les chevaux. »
Paradoxe cruel pour le pays de La Vénus d’Ille et du Horla. Puis le XXᵉ siècle a dressé sa hiérarchie, celle que Bourdieu décrit dans Les Règles de l’art : la légitimité se gagne contre le succès populaire. La littérature française a abandonné l’horreur ; Stephen King l’a occupée. Pourtant, Ducournau et Fargeat au cinéma, Del Amo dans la Blanche prouvent que l’imaginaire horrifique français est bien vivant. Il manque des romanciers de genre assumés. Or une collection a besoin de grands formats en amont : chaque roman d’horreur français réussi devient une prise convoitée, et l’ouverture aux indépendants en 2027 élargit encore le tuyau.
Reste la meilleure raison d’y aller : « L’horreur, c’est un formidable terrain de jeu. Ça offre une liberté incroyable. On n’est pas bloqué par le réalisme. » Une liberté qui a son prix. La peur est la plus exigeante des émotions narratives : elle ne pardonne ni un rythme approximatif, ni un monstre montré trop tôt. Le genre n’est pas une permission de tout faire, c’est une permission de tout oser, à condition de savoir construire l’effroi. « Franchement, allez-y, on a besoin de vous, on vous attend. »
Dans nos pires cauchemars : la machine
Sur l’intelligence artificielle, la position est nette : « Pour l’instant, elles sont un outil. Sans aucun doute, elles vont devenir un danger. » Utile pour les métadonnées et les argumentaires, menaçante pour les traducteurs, les auteurs et les graphistes, car « un livre, c’est aussi un objet destiné à attirer l’œil ». Et peut-être un jour pour l’éditeur lui-même : « Dans nos pires cauchemars, on peut se dire que d’ici dix ans, l’IA pourrait remplacer même cette fonction-là. Pour l’instant, c’est de la SF. » Une éditrice d’horreur qui range son pire cauchemar au rayon science-fiction : les frontières entre genres, décidément, ne tiennent nulle part.
La main qui sort de la tombe
Toute franchise d’horreur respecte une règle : le monstre ne meurt jamais vraiment. Pocket Terreur a été enterrée en 2003 ; New Horror est sa suite. Mais les bonnes suites changent les victimes, les monstres et les peurs. Dans le slasher, celle qui survit s’appelle la final girl : elle a compris les règles avant les autres. La littérature d’horreur française attend la sienne. La main qui sort de la tombe, cette fois, n’est pas celle du monstre. C’est celle d’une éditrice, tendue vers les écrivains qui oseront la saisir.
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